Les coléoptères du Bassin parisien : interview de Bruno Mériguet

Carabes, cétoines, scarabées, capricornes, chrysomèles… : un guide pour découvrir un demi-millier de coléos du Bassin parisien

Ayant présenté il y a peu le traité que Patrice BOUCHARD et une équipe de spécialistes ont dédié aux coléoptères du monde, adapté et traduit en France par Delachaux, nous demeurons dans ce groupe d’insectes avec un livre, publié par le même éditeur, dont le propos intéressera probablement plus directement, sur le terrain, l’entomologiste ou le simple naturaliste…

Couverture de l'ouvrage : Coléoptères du Bassin parisien (Source : B. Meriguet & P. Zagatti, Delachaux&Niestlé-2016)

Coléoptères du Bassin parisien (Source : Delachaux & Niestlé – 2016)

En effet, le guide Coléoptères du Bassin parisien imaginé par Bruno MERIGUET et Pierre ZAGATTI se veut avant tout pratique : permettant de s’initier avec rigueur à l’observation et à l’identification des coléoptères du Bassin parisien, une région dont l’intérêt entomologique ne se démord pas, malgré les agressions de la pollution et de la dégradation constante de nombreux milieux naturels, il ne peut qu’encourager à rester attentif à cette faune modeste mais fascinante – avec laquelle nous cohabitons au quotidien -.

Près d’un demi-millier d’espèces (soit 10% environ de celles connues de la région) sont présentées avec leur nom (scientifique et populaire), la famille à laquelle elles appartiennent, les critères essentiels de leur diagnose, des éléments sur leur milieu de vie et, surtout, un portrait photographique de grande fidélité (qui doit beaucoup à la technique du focus stacking, qui fera l’objet d’un prochain article dans ce blog). S’il sera donc aisé de déterminer ces espèces (qui ne présentent guère d’ambiguïté), les auteurs rappellent en revanche que leur guide connait ses limites : il ne prétend pas à l’exhaustivité et il ne permet pas de déterminer (comme le feraient des clés dichotomiques, lire cet article) les espèces non représentées – il peut toutefois permettre souvent de les approcher au niveau générique -. Un point particulier et très novateur retient l’attention : l’inclusion de QRcodes renvoyant, pour chaque monographie de coléoptère, à l’inventaire national du patrimoine naturel (INPN).

Exemple de présentation d'espèces : famille, diagnose, écologie, photo en focus stacking et QRcodes (Sources : B. Meriguet et P. Zagatti, Delachaux - 2016)

Exemple de présentation d’espèces : famille, diagnose, écologie, photo en focus stacking et QRcodes (Source : B. Meriguet et P. Zagatti, Delachaux & Niestlé – 2016)

Constituant en cela une introduction à la coléoptérologie, ce manuel invitera naturellement le lecteur à approcher la diversité des coléoptères du Bassin parisien et l’incitera à approfondir ses connaissances sur la faune de cette vaste région. Il saura aussi susciter , indirectement, son intérêt pour les coléoptères d’autres parties de la France, au travers des ouvrages cités en bibliographie et de clés d’identification plus précises (mais plus austères !) ou au travers des contacts qu’il prendra avec des pairs également passionnés, par l’intermédiaire d’associations d’entomologie organisant avec régularité rencontres et sorties.

MERIGUET B., ZAGATTI P. (2016)

Coléoptères du Bassin parisien : guide d’identification de terrain

Delachaux et Niestlé, 288 pages

Interview de l’auteur

Entomologiste exerçant à l’Office pour les Insectes et leur Environnement (OPIE) depuis plus de 15 ans, Bruno MERIGUET est un spécialiste reconnu des coléoptères de France et a réalisé de nombreuses expertises et inventaires en Île-de-France. Auteur, avec Pierre ZAGATTI (directeur de recherche à l’INRA et membre fondateur de l’OPIE) du guide présenté ici, il a accepté avec une grande gentillesse de répondre aux questions de « Passion-Entomologie ».

  • Comment vous est venue l’idée de proposer l’édition d’une somme sur les coléoptères du Bassin parisien ?
Bruno MERIGUET lors d'un inventaire (Source : Annabelle SUEUR)

Bruno MERIGUET lors d’un inventaire (Source : © Photo de Annabelle SUEUR)

C’est une longue histoire qui a mis du temps à s’écrire. Au début des années 2000, lors de sorties naturalistes dans la région de Fontainebleau, le naturaliste Christophe PARISOT m’avait sollicité pour concevoir un document qui permettrait d’identifier les coléoptères banals. Je n’avais alors pas assez de connaissances et je ne savais pas comment m’y prendre pour réussir cette alchimie de la simplicité et de la rigueur. Pour mémoire, le nombre d’espèces de coléoptères connues historiquement en Île-de-France est de l’ordre de 5500 : c’est la moitié de la faune de France !

L’idée est donc un peu tombée dans l’oubli. A plusieurs reprises, Pierre ZAGATTI et moi-même avons rédigé des fiches, des aide-mémoires et des outils pour notre usage personnel ou pour un groupe restreint. Ces documents s’appuyaient déjà grandement sur les photos réalisées par Pierre, mais ils restaient d’un usage confidentiel et rarement entièrement satisfaisant.

En 2011, à l’OPIE où je travaille, nous avons lancé une enquête nationale sur le Lucane cerf-volant (Lucanus cervus). Elle s’appuyait sur une fiche permettant de le différencier de la Petite-biche (Dorcus parallelipipedus), une espèce avec laquelle il y a souvent confusion.

C’est finalement en juin 2014 que les choses se sont accélérées. Le guide sur les papillons de Tristan LAFRANCHIS (1), alors tout juste publié, s’appuyait sur des planches sur lesquelles les critères d’identification étaient pointés à l’aide de flèches. Christophe m’a indirectement relancé sur l’idée d’un guide similaire, d’autant que j’avais alors en main tous les outils pour faire cette synthèse : les photos de Pierre ZAGATTI, incontournables, une approche qui consistait à réduire la liste aux seules espèces identifiables sur le terrain et une méthode d’identification basée sur la validation d’une série de caractères uniques pour chaque espèce…

  • Comment avez-vous procédé pour mener à bien ce travail particulièrement important et compiler des données évidemment nombreuses ?

Il ne restait plus qu’à constituer cette liste, établir et vérifier les critères et faire les photos des espèces qui n’étaient pas encore réalisées.

Les connaissances acquises au cours de quinze années d’entomologie, et en particulier de l’étude des coléoptères en Île-de-France, ont fourni le coeur de la première liste qui comprenait 250 espèces.

En échangeant avec des collègues plus aguerris sur certains groupes – je pense en particulier aux staphylins, chrysomèles, hydrocanthares et charançons -, nous avons complété cette liste. Nous l’avons vérifiée et amendée encore, en  la croisant avec les différents catalogues régionaux (catalogues de l’Acorep∗, catalogue des coléoptères de la forêt de Fontainebleau, base de données en ligne Cettia). C’est ainsi que nous sommes arrivés à presque 500 espèces.

Photo Monique berger

Bruno MERIGUET lors d’un inventaire (Source : © Photo de Monique BERGER)

Nous avons également éliminés quelques-unes que nous savions parfaitement distinguer sous la loupe binoculaire, mais qui nous semblaient trop complexes à identifier sur le terrain – en particulier celles mesurant moins de 4 millimètres -.

Nous nous sommes plongés dans les faunes et les catalogues pour vérifier la pertinence des critères diagnostiques et collecter des informations sur les tailles, les répartitions et les traits de biologie. Il importait de privilégier une approche simple en termes d’identification et totalement rigoureuse, pour que les observations faites par les lecteurs puissent être intégrées dans les observatoires naturalistes.

Finalement, la liste définitive comptait 468 espèces et 486 planches car nous avons choisi de traiter, dans certains cas, mâle et femelle séparément et des espèces très variables sur deux, voire trois planches.

J’ai en parallèle constitué une première maquette dont j’ai pu tester la fonctionnalité en l’expérimentant avec quelques naturalistes entre mai et septembre 2015.

  • Existait-il des travaux antérieurs sur ce domaine précis ?

Nous nous sommes interrogés au moment de faire cette synthèse sur le public visé et sur la pertinence de l’outil.

Dans notre esprit, il s’agit avant tout d’un guide de terrain pour les naturalistes, habitués à identifier des oiseaux, des plantes ou des champignons, et qui rencontrent parfois (même souvent) des coléoptères. Avec un peu de recul, il peut également constituer un excellent outil d’initiation à la diversité des coléoptères, un moyen de rendre accessible cet ordre à des personnes curieuses, comme l’on fait en leur temps le guide ornithologique de Roger T. PERTERSON ou le guide entomologique de Arne WENDLER et Johann-Hendrick NÜSS sur les Odonates (2).

Cet ouvrage tend à combler le hiatus important qui existe entre les guide généralistes (pour n’en citer qu’un, l’excellent ouvrage du naturaliste anglais Michael CHINERY « Insectes de France et d’Europe occidentale » (3)) et les ouvrages spécialisés sur une famille donnée (Carabidae, Elateridae, etc.), nombreux mais plutôt inaccessibles sans le soutien d’un entomologiste expérimenté. Seul l’ »Atlas des coléoptères de France, Belgique, Suisse » de Luc AUBER, désormais épuisé, et, plus précisément, les divers tomes des « Coléoptères phytophages d’Europe, tome 1tome 2, tome 3 » ou des « Coléoptères d’Europe » de Gaëtan de CHATELET (4) occupent cette position intermédiaire sans cependant avoir pris le parti de se restreindre aux espèces identifiables directement sur le terrain.

  • Qu’est ce qui caractérise le plus la faune des coléoptères du Bassin parisien ?

Il s’agit essentiellement d’une faune de plaine et elle présente très peu d’endémisme. Les influences atlantiques, méditerranéennes ou montagnardes se font sentir et participent à sa relative diversification. Les grands massifs forestiers apportent également leurs lots d’espèces remarquables – je pense en particulier à celui de Fontainebleau -. Nous avons cependant constaté que c’est souvent le manque d’observateurs qui donne une impression de rareté : ce guide va, nous l’espérons, participer à l’amélioration des connaissances sur la répartition de certaines espèces.

La faune du Bassin parisien est d’une certaine façon « le fond de faune » de la France. Nous n’avons pas traité les espèces du littoral ni les espèces montagnardes ou méditerranéennes. Nous nous sommes également arrêtés à la Loire car ce fleuve sauvage présente une faune originale et assez différente de celle de l’Île-de-France.

  • Pensez-vous que votre travail puisse contribuer à sensibiliser public et politiques à la nécessaire protection des coléoptères, dont on connaît la participation essentielle aux écosystèmes ?

Ce guide est d’abord destiné aux naturalistes, car ce sont eux qui peuvent apporter les connaissances sur la présence et la répartition des espèces et assurer ainsi une meilleure prise en compte de la biodiversité dans les politiques locales. Ce sont, de même, les naturalistes locaux qui pourront ensuite faire partager leurs connaissances tant auprès du grand public que des élus, pour permettre une prise en compte des écosystèmes.

Par ailleurs, ce guide invite les naturalistes, après une période de familiarisation avec le livre, à prendre l’habitude de consigner leurs observations et à les transmettre à des observatoires naturalistes afin qu’elles alimentent les réflexions lorsqu’une question relative à la conservation de la biodiversité émerge localement.

Exemple de présentation d'espèces : famille, diagnose, écologie, photo en focus stacking et QRcodes (Source : B. Meriguet et P. Zagatti, Delachaux&Niestlé - 2016)

Exemple de présentation d’espèces : famille, diagnose, écologie, photo en focus stacking et QRcodes (Source : B. Meriguet et P. Zagatti, Delachaux & Niestlé – 2016)

Exemple de présentation d'espèces : famille, diagnose, écologie, photo en focus stacking et QRcodes (Sources : B. Meriguet et P. Zagatti, Delachaux&Niestlé - 2016)

Exemple de présentation d’espèces : famille, diagnose, écologie, photo en focus stacking et QRcodes (Source : B. Meriguet et P. Zagatti, Delachaux & Niestlé – 2016)

  • Auriez-vous une ou deux anecdotes étonnantes sur vos rencontres avec des coléos du Bassin parisien ?

La faune d’une région, toujours dynamique, évolue au cours du temps. C’est donc grâce à de nombreux observateurs que notre travail a pu être amélioré, en partie lors de la création de la liste des espèces. Ayant consulté la base de données naturalistes Cettia (utilisée par Seine-et-Marne Environnement et par Natureparif), nous avons eu le plaisir d’y découvrir des observations validées d’espèces qui n’étaient pas considérées comme présentes en Île-de-France. Ainsi, grâce à Julien BOTINELLI, nous avons ajouté Lopheros rubens, un coléoptère Lycidae forestier plutôt rare, et, grâce à Axel DEHALLEUX, nous avons inclus une coccinelle facilement identifiable : Ceratomegilla undecimnotata.

Une arachnologue, Claire JACQUET, nous a également soumise des photos ou des spécimens d’espèces observées dans le périmètre de validité de l’ouvrage, nous permettant de compléter la famille des carabiques avec une espèce inféodée aux milieux humides, Chlaenius olivieri, présent dans la vallée de la Seine en amont de Montreau, ainsi qu’avec une étrange petite chrysomèle dotée d’une très grosse tête : Cheilotoma musciformis.

Ces quelques exemples illustrent l’amélioration des connaissances qui est envisageable avec la multiplication des observateurs, surtout s’ils disposent d’outils adaptés.

Références des ouvrages :
  1. Lafranchis T. (2014) – Papillons de France : guide de détermination des papillons diurnes – Editions Diathéo, 351 pages
  2. Publié et diffusé par la Société française d’odonatologie (1997)
  3. Chinery M. (édition revue et complétée : 2012) – Insectes de France et d’Europe occidentale – Flammarion, 320 pages
  4. Publiés et diffusés par les édition NAP : http://www.napeditions.com/fr/
Dans la même rubrique, vous pouvez découvrir les interviews de :
Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms


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