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Colobopsis explodens : une fourmi détonante !!

Dans le monde des fourmis à la diversité déjà surprenante : morphologie, comportement, adaptation et écologie (lire ces articles : Cataglyphis ; Atta ; Eciton ; CephalotesForce), s’ajoute la description d’une nouvelle espèce à la capacité des plus singulières, celle de pouvoir se faire littéralement exploser comme moyen de défense ! Décrite en ce début d’année par deux entomologistes autrichiens, Alice Laciny et Herbertt Zettel, l’espèce a été logiquement nommée : Colobopsis explodens. 

Classification

Cette nouvelle espèce rencontrée dans les forêts tropicales de Bornéo, de Thaïlande et de Malaisie appartient à un groupe d’espèces monophylétiques, celui de Colobopsis cylindrica (COCY) ou de C. saundersi (Emery, 1889). Ce groupe est également appelé vernaculairement « fourmis explosives » en raison de la capacité des ouvrières à se sacrifier durant des combats territoriaux en faisant volontairement exploser par rupture des téguments de leur ganter (autothysis) et en relâchant des éléments irritants et gluants par leurs glandes mandibulaires hypertrophiées pour tuer ou pour repousser l’ennemi. 

Le groupe COCY fait l’objet depuis une dizaine d’années d’études écologiques, morphologiques et chimiques. En 2014, une équipe pluridisciplinaire a débuté un programme de recherche pour explorer l’évolution de l’autothysis. Pour cela, les scientifiques ont étudié 15 espèces au Kuala Belalong Fields Studies Center (KBFSC) dans le Brunnei. C’est dans ce contexte que l’analyse moléculaire et taxonomique d’une espèce arborant des glandes sécrétrices mandibulaires de couleur jaune brillant – découverte près du centre KBFSC – a révélé qu’il s’agissait d’un morphotype (traits morphologiques spécifiques) d’une espèce non décrite : Colobopsis explodens

Les chercheurs se sont intéressés à cette fourmi un peu par hazard : elle possédait un comportement défensif plus prononcé et était la plus abondante en périphérie du centre. 

Description morphologiques

Morphotype d’une ouvrière minor de C. explodens : a) vue de face – b) vue latérale – c) vue dorsale
Morphotype d’une ouvrière major de C. explodens : a) vue de face – b) vue frontale – c) latérale – d) vue dorsale
Morphotype d’une reine de C. explodens : a) vue de face – b) vue frontale – c) vue latérale – d) vue dorsale – e) aile antérieure
Morphotype d’un mâle de C. explodens : a) vue de face – b) ailes antérieure et postérieure – c) vue latérale – d) vue dorsale

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

Biologie & écologie

Les colonies de C. explodens ont été découvertes dans le Ulu Temburong National Park (carte ci-contre). Ces fourmis sont polygones (plusieurs reines au sein d’une colonie) et polydômes (réparties entre plusieurs nids). Les nids de C. explodens, pouvant abriter plusieurs milliers d’individus, se rencontrent le plus souvent dans des arbres de la famille des Dipterocarpaceae (regroupant 70 espèces en Asie). 

Le réseau de nids étudiés s’étendait à la fois dans la canopée, entre 25 et 60m de hauteur, et sur le sol, entre plusieurs espèces d’arbres sur une superficie estimée à près de 2 500 m2. Pour l’expérimentation, 4 d’entre eux ont été prélevés puis installés dans des nids artificiels durant plusieurs semaines. Il a pu être mis en évidence une activité diurne de recherche de nourriture (foraging), principalement entre 9h et 16h lorsque la température est la plus élevée (24-28,6°C). 

Une colonie de C. explodens se compose de plusieurs castes d’ouvrières, où les formes minor (les plus petites fourmis) sont les plus abondantes et les formes major, les moins nombreuses, ne sortent quasi-jamais du nid. C’est la caste des minor qui se sacrifie en libérant un liquide gluant de couleur jaune d’odeur épicée. 

L’alimentation de ces fourmis demeure en partie inconnue. Il a été observé, in natura, des minor passant de longs moments à patrouiller et débarrasser la surface des feuilles de nombreuses débris et autres petits arthropodes, et à « brouter » sur les épiphytes (mousses, lichens, algues, filaments fongiques) avec leurs mandibules, parfois pendant près d’une heure. Ces comportements sont peut-être liés à la nutrition des fourmis. In vitro, les fourmis ont accepté de consommer de petits insectes morts et des fruits que leur proposaient les scientifiques. 

L’analyse génétique du contenu des glandes sécrétrices mandibulaires de minor Colobopsis explodens a révélé la présence de bactéries du genre Blochmania sp. (Gammaproteobactéries), des symbiotes trouvés chez les fourmis Camponotus sp. (dites charpentières). 

Les scientifiques indiquent que la description du mécanisme de l’autothysis, la composition des glandes sécrétrices mandibulaires, l’association micro-organismes/COCY et la nutrition de C. explodens feront l’objet de prochaines publications…

Affaire à suivre !!

Source :
  • Laciny A. ; Zettel H. ; et al. (2018) : Colobopsis explodens, model species for studies on « exploding ants », with biological notes and first illustrations of males of the Colobopsis cylindrica group. Zookeys 751:1 1-40 (lien
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Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms