Makay 2017 : Compte-rendu

J’ai eu le plaisir de m’investir cet été dans une mission d’exploration scientifique pluridisciplinaire dans le massif du Makay à Madagascar (21 juillet – 2 septembre 2017) portée par l’association Naturevolution et Evrard Wendenbaum, son président fondateur.

Mon premier séjour dans cette région, en avril 2016, m’a permis d’approcher le potentiel unique et le potentiel tant faunistique que floristique du massif du Makay. Fort de ce constat, j’ai souhaité m’impliquer et contribuer à la fois à son étude scientifique et à sa préservation en participant à cette mission.

Mon souhait était de répondre à plusieurs objectifs. Il s’agissait de collecter des insectes par l’utilisation de multiples stratégies d’échantillonnage : pièges Malaise et d’interception, filer fauchoir, battage (parapluie japonais), pièges lumineux et attractifs (lire cet article) et de réaliser des inventaires n’ayant jamais été entrepris dans le massif du Makay (inventaires verticaux sur les parois des falaises, inventaires dans la canopée, etc.) afin d’apporter des données nouvelles pour la science et pour argumenter en faveur de la préservation du site.

Une grande quantité de matériel a pu être rassemblée, provenant pour l’essentiel de prêts d’entomologistes à travers la France, tant amateurs que professionnels (liste et remerciement en bas de page).

Déroulement

Situation géographique des camps de l’expédition Makay 2017 (Source : Naturevolution)

Il était initialement prévu au départ de séjourner dans le sud du Makay (voir cet article) (camp Makaikely) mais des changements dans l’organisation sont venus dès le début de la mission contrarier le programme scientifique et logistique. Au lieu de trois camps (nord, centre, sud), ce furent seulement deux camps, au nord, qui furent établis pour les trois premières semaines. Après une semaine de transit, je me suis donc installé pour huit jours dans le camp de Mahasoa, au nord du massif, avec d’autres membres de l’équipe, notamment la botaniste Catherine Reeb (Laboratoire ISYEB-MNHN) et le carcinologiste Jean-François Cart (Expert IUCN).

Le campement se situait dans les forêts de Mahasoa et de Beroha, sur une rive sablonneuse proche de falaises et de forêts à la fois préservées et anthropisées (photos ci-dessus).

Une succession de problèmes d’organisation et de logistique ont perturbé voire empêché un grand nombre d’activités de recherche : changement de programme et prise de décision sans cesse remise en cause, nombre d’écovolontaires trop important et ne permettant pas le transport dans un délai et des conditions raisonnables, un temps de présence sur les camps de ce fait trop court, une réception tardive, voire absente, absence de matériel scientifique et de travail : pas de dôme scientifique, pas de chaises, pas d’électricité en quantité suffisante, pas de table où installer les laboratoires de travail (loupes binoculaires, ordinateurs, cahiers, échantillons, prise de vue photographique…), etc.

Il fut donc plus que regrettable qu’un tel manque d’organisation ait pu venir perturber et empêcher le travail dans une région aussi biologiquement riche et dont l’intérêt était précisément son isolement.

Activités de recherche

Malgré toutes ces difficultés, il a été possible d’installer et d’utiliser les pièges Malaise et lumineux (photos ci-dessous). Afin d’étudier les variations de la diversité et la répartition de l’entomofaune entre différents types d’habitats, les trois pièges Malaise ont été installés dans trois habitats différents : une rive végétalisée, une rive faiblement végétalisme et un sous bois de forêts préservées. Le piège lumineux a été placé près du camp, une fois sur le sable et une autre fois à la cime d’un arbre. Ces collectes ont fait l’objet de dessins par Aurélie Auka (la dessinatrice de la mission) et de mon interview par Léo Grasset (Dirtybiology – Youtubeur) lors du piège lumineux de la canopée (Photos ci-dessous, le dessin d’Aurélie Auka sera prochainement publié et l’interview de Léo Grasset (DirtyBiology) est en attente de publication).

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Les inventaires verticaux, quant à eux, n’ont pu être réalisés du fait de l’absence du matériel du moins durant ma présence sur le camp. Cela est décevant car la caractérisation de la répartition de l’entomofaune en fonction de la hauteur, de la luminosité, de l’humidité et de la végétation offrait de belles perspectives d’études scientifiques.

La saison sèche et le froid nocturne expliquent que les collectes aient été peu diversifiées et peu abondantes. Les meilleurs échantillonnages ont été réalisés au filet fauchoir et au piège Malaise, bien que la durée de pose ait été trop courte pour ces derniers (8 jours au lieu de 3 semaines). L’ensemble des principaux ordres (Diptera, Coleoptera, Lepidoptera, Odonata, Heteroptera…) ont été observés, mais la quasi-totalité des captures concernait de petites espèces faiblement représentées.

Premiers résultats

Un premier inventaire a été réalisé sur place : identification, classement et conditionnement par ordre et famille lorsque cela été rendu possible sans matériel d’observation adapté (loupe, lumière, table…). Les individus ont été conditionnés dans l’alcool avec un code référence (lire cet article).

  • Nombre total d’individus identifiés et classés : 261
    • Pourcentage Coleoptera : 23%
    • Pourcentage Heteroptera : 20%
    • Pourcentage Diptera : 18%
    • Pourcentage Hymenoptera : 14%
    • Pourcentage Lepidoptera : 6,5%
    • Pourcentage Odonata : 3%
    • Pourcentage Orthoptera : 1,5%
    • Pourcentage autres : 11%
  • Pourcentage des captures en fonction des types de pièges
    • Filet fauchoir et battage : 44,4%
    • Pièges lumineux : 33,7%
    • Pièges Malaise : 15% (par manque de temps, les échantillons des pièges n’ont pu tous être identifiés et conditionnés individuellement – la proportion des collectes par ce procédé est en réalité bien plus élevé)

Un inventaire plus complet et exhaustif sera publié dans les mois à venir. Les échantillons, restés à Madagascar dans l’attente des permis d’exportation, seront transmis aux entomologistes spécialistes pour détermination dès leur réception en France.

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Des observations naturalistes intéressantes ont été faites par les groupes d’autres disciplines comme l’ornithologie, l’archéologie, l’herpétologie, la mammalogie (lire l’encadré ci-dessous).

Bilan scientifique général de l’expédition
  • Premières images de fossa (Cryptoprocta ferox) dans le massif du Makay – Plus grand prédateur de Madagascar
  • Premières découvertes de crustacés d’eau douce (crabes et crevettes) dans le massif du Makay
  • Observations d’une dizaine de nouvelles espèces d’amphibiens et de reptiles pour le massif, dont le serpent Langaha madagascariensis
  • Recensement de 10 des 14 espèces de rapaces diurnes de Madagascar
  • Echantillonnage de plusieurs spécimens de poissons du genre Pachypanchax – Probablement une nouvelle espèce pour la science (une seule population recensée)
  • Découverte de cinq nouveaux sites archéologique présentant des peintures pariétales
Constat général

Les trois semaines de mission ont été bien trop courtes. Sur 21 jours, la période sur le camp n’a représenté que hui jours. Le repérage du site et l’installation du matériel, comme la pose des pièges, occupent la première journée, puis le rangement de l’ensemble des affaires le dernier. Le temps effectif réservé aux collectes et aux études n’était au final que de six jours : ce qui est insuffisant pour satisfaire les ambitions et les attentes scientifiques.

Projets futurs

De nouveaux projets dans le Makay sont déjà à l’étude et en préparation avec Catherine Reeb et Gaetan Deltour (responsable scientifique de Naturevolution). Avec mes collègues, je suis à l’initiative d’un projet de mise en place et d’établissement d’une station de recherche pluridisciplinaire permanente au coeur du massif du Makay, projet pour lequel j’apporte tout mon soutien, mon temps et mes compétences. Prévu pour 2019, le camp, conçu de la manière la plus écologique possible, offrira les conditions nécessaires et indispensables de confort pour le travail en milieu tropical et isolé à des équipes scientifiques internationales (professionnels et étudiants), mais aussi à un nombre réduit d’éco-volontaires privilégiés, qui se succéderont par rotations successives. Il sera ainsi possible de mener des travaux de recherche aux protocoles plus complets et précis (en biologie, en géologie, en archéologie, etc.) pouvant s’étaler sur plusieurs mois (Gaetan Deltour nous en dit plus dans son interview).

Interview de Gaëtan Deltour
Responsable scientifique de Naturevolution
  • Gaëtan, peux-tu te présenter en quelques lignes ? 

Portrait de Gaëtan Deltour (Source : G. Deltour)

Originaire de Cahors, dans le sud-ouest de la France, j’y ai passé mon enfance entre bois et rivières. Après des études à Toulouse en Licence BOPE « Biologie des Organismes des Populations et des Ecosystèmes », j’ai rejoint le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris (MNHN) pour un Master en spécialité SEP « Systématique, Evolution et Paléontologie ». Durant ce parcours, j’ai eu l’occasion de réaliser des stages dans différentes structures : zoo, cabinet vétérinaire, associations qui m’ont permis de développer un réel intérêt pour la conservation en général et la préservation des Lémuriens de Madagascar. Aujourd’hui, je travaille pour l’association Naturevolution en tant que responsable scientifique des différentes missions de l’association.

  • Comment as-tu rencontré les membres de Naturevolution et quelle est ta mission ?

Ma rencontre avec Naturevolution et ses membres remonte à mes 19 ans. A cette période, je suis en deuxième année de Licence et je dois trouver un stage pour ma troisième année. Je décide alors de réaliser une mission d’écovolontaire à Madagascar et découvre l’association Naturevolution qui travaille autour du Massif du Makay. J’ai donc participé à une de leur mission où j’ai eu l’occasion de fêter mes 20 ans dans un des plus bel endroit du monde ! Après ce séjour, je suis resté en contact avec l’association et c’est deux ans plus tard qu’à l’occasion de l’une de leur assemblée générale, je suis devenu secrétaire de l’association. Depuis, je m’investi quotidiennement au sein des différents projets de l’association sur des volets de communication, de recherche de fonds et plus particulièrement autour du volet scientifique.

  • Tu as été l’instigateur et le directeur scientifique de la mission scientifique de cette année dans le massif du Makay. Peux-tu nous raconter comment est né ce projet ? 

Dessin d’Alix Thiebault de Gaëtan et d’un membre de l’équipe réalisant des échantillonnages (Source : G. Deltour)

Ce projet a démarré par ma volonté de mettre en pratique ce qui m’avait été enseigné durant mon parcours scolaire et ma formation au MNHN. Pour cela, j’ai formé une petite équipe au sein de mon Master et nous avons proposé de tester un outil interactif d’identification des Lémuriens durant une mission dans le Makay : Clémurs.

Petit à petit, mon équipe a été rejointe par d’autres étudiants et d’autres chercheurs qui souhaitaient apporter leurs compétences à la mission. Et celle-ci est devenue une mission scientifique pluridisciplinaire et intergénérationnelle. Mon rôle a alors été de travailler en collaboration avec l’ensemble des scientifiques et de mettre en place des protocoles de terrain.

  • Quelles ont été les difficultés rencontrées dans l’organisation : techniques, matérielles et humaines ?

Les difficultés sont liées à l’inaccessibilité du site. Il a fallu de nombreuses heures de bus, de 4×4 et de marche pour atteindre le massif, ce qui a beaucoup joué sur le moral de tous ! Le Makay est un massif qui se mérite ! Un des principaux problèmes a été de gérer l’acheminement du matériel scientifique en raison d’un manque de porteurs. En effet, la priorité était donnée à la nourriture et aux affaires personnelles des participants. Il a fallu attendre de longs jours avant que l’ensemble du matériel puisse être accessible à l’ensemble de l’équipe.

  • Ton retour dans le monde « moderne » remonte à quelques semaines, quel bilan fais-tu de ces six semaines d’expédition ? 

Mon retour dans le monde « moderne » me fait à nouveau prendre conscience du rythme dans lequel nous vivons. Le décalage avec Madagascar est toujours intense. Après quelques carences en vitamines et en protéines, les repas à l’occidentale font beaucoup de bien !

Pour faire un bilan de cette expédition, ce sont près de 40 espèces animales et végétales qui viennent d’être recensées pour la première fois dans le Makay (lire encadré ci-dessus). Cependant, les découvertes auraient pu être beaucoup plus nombreuses sans les couacs logistiques. Il en ressort de mon point de vue que c’était une belle aventure !

  • Des prochains projets dans le Makay sont déjà en discussion. Est-il possible d’en savoir davantage ? 

En effet, nous souhaitons poursuivre nos actions dans le massif du Makay autour de différentes thématiques.

Tout d’abord, au niveau scientifique, un projet de station permanente est en cours de réflexion. Un des problèmes du massif est son inaccessibilité. Il est nécessaire de proposer une structure pour les chercheurs qui souhaiteraient poursuivre des travaux dans ce site. Les précédentes expéditions scientifiques ont soulevé le potentiel du lieu mais elles doivent désormais laisser place à des recherches sur le long terme.

Des projets autour de l’amélioration des conditions de vie des populations locales avec un programme d’apiculture et le développement de l’éducation sont en cours.

Le développement de l’éco-tourisme dans la région doit aussi se faire en faveur des populations locales en leur fournissant de nouvelles sources de revenus.

  • Pour finir, comme souvent dans Passion-entomologie, aurais-tu une anecdote à faire partager aux lecteurs ? 

Feu de brousse à la sortie du massif du Makay (Source : G. Deltour)

J’aimerais en partager beaucoup plus !!! Durant la mission, j’ai eu la chance de fêter mes 23 ans au sommet du Makay. Nous avons passé la nuit en bivouac sur une des crêtes du massif et nous avons vu le soleil se coucher et se lever en passant par une magnifique nuit étoilée ! C’était juste incroyable ! Je partage une seconde anecdote car celle-ci m’a beaucoup touchée. Sur le trajet du retour, installé dans un 4×4, nous sommes passés à proximité d’un gigantesque feu de brousse. Nous étions tellement choqués, que l’équipe est restée près de 30mn à regarder arbres et buissons brûler à quelques mètres de nous.

Remerciements

Photo du groupe avant le départ du camp Mahasoa (Source : B. Gilles)

Je souhaite vivement remercier l’ensemble des personnes qui, en ayant contribué matériellement et financièrement, m’ont permis de participer à cette mission (liste des personnes ci-dessous).

Je remercie également tous mes camarades d’infortunes croisés durant mon séjour et avec qui j’ai passé de très bons moments !

 

 

 

 

Liste des personnes ayant contribues matériellement et financièrement : 

  • Ma femme qui m’a laissé la possibilité de partir !
  • Famille, proches et collègues
  • Vincent Albouy (OPIE) : tubes de conditionnement
  • Jean-Michel Bérenger (entomologiste médicale – Timone) : tubes de collecte et matériels entomologiques
  • Jérôme Bréger (Entomo-Silex) : filets fauchoirs, parapluie japonais et lampe UV de poche
  • Franck Canorel (auteur du magazine : « Les Entomonautes« ) : tubes de collecte et matériels entomologiques
  • Adrien Debrix (Cycle Farms) : loupe binoculaires et matériels entomologiques
  • Serge Kreiter (CBGP) : tubes de collecte et matériels entomologiques (et acariens)
  • Philippe Macquet (Bio-Scene) : GPS
  • Bruno Meriguet (OPIE) : pièges d’interception
  • Jean-Jacques Peres (neurophysiologiste – entomologiste) : microscope numérique, caméra filaire, tubes et matériels entomologiques
  • Claire Villemant (MNHN) : pièges Malaise
Recommandation d’ouvrage et DVD sur cette thématique

– Makay : A la découverte du dernier Eden (Evrard Wendenbaum – Editions de La Martinière – 173 pages – 17 novembre 2011)

– Makay, les aventuriers du monde perdu [Blu-ray 3D] (Evrard Wendenbaum & Pierre Stine – 98mn – 14 décembre 2011)

Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms


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