Par Franck Canorel
J’ai longtemps hésité à écrire sur les punaises de lit ou Cimex lecticularius (Linnaeus, 1758).

D’abord parce que l’entomologiste nord-américain Robert Leslie Usinger (Fort Bragg, 24 octobre 1912 – San Francisco, 1er octobre 1968) a consacré un ouvrage aux Cimicidae qui fait autorité (Usinger, 1966).
Autre raison et non des moindres : Jean-Marie Doby, qui fut professeur de parasitologie à la Faculté de médecine de Rennes, a pris soin de les étudier non sous une loupe binoculaire, mais avec le regard de l’ethnologue (Doby, 1997) (figure 1).
Infested, un ouvrage en tout point remarquable de la journaliste Brooke Borel fera du reste écho à ses travaux trente ans plus tard sur le sol étasunien (Borel, 2015).
Que restait-il à dire sur les punaises de lit qui n’eût déjà été écrit ?
Finalement, à la lecture des travaux de l’historienne Lisa T. Soneshon démontrant que la tolérance à la vermine a varié en fonction des mentalités propres à chaque époque, le sujet s’est avéré encore fécond (Soneshon, 2021).
Punaises de lit et nuisances : tel sera donc l’objet de la première partie de cet article.
Quid ensuite de la capacité vectorielle de ces ectoparasites hématophages ? En l’état des connaissances scientifiques actuelles, ils constituent un cas limite en entomologie médicale dans la mesure où ils ne sont pas réputés transmettre d’agent pathogène (1).
Cependant, et c’est un fait qui doit inciter à la prudence, la France possède des territoires ultramarins dont la Guyane. Or, ce département longe le Brésil, pays où sévit de façon endémique la maladie de Chagas due à Trypanozoma cruzi, protozoaire dont la transmission à des souris par les punaises de lit (figure 2) a pu être démontrée dans des conditions expérimentales (Salazar et al., 2015).
En outre, la possibilité d’une transmission à l’Homme des virus de l’hépatite B et C par médiation stercorale a fait l’objet de plusieurs études peu convaincantes il est vrai.
On verra d’ailleurs à travers quelques extraits de journaux anciens que le scepticisme n’a pas toujours été de mise et – chose plus étonnante encore – que ces hémiptères furent associés à des pathologies telles que… le cancer.

Punaises de lit et maladie : tel sera donc l’objet de la deuxième partie de cet article.
Enfin, on rappellera que le préambule de la Constitution de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) signée à New York le 22 juillet 1946, est ainsi rédigé : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »
Or, si l’infestation d’un logement par les punaises de lits peut entraîner des symptômes d’anxiété et des troubles du sommeil, voire un état de stress post-traumatique, elle ne fait pas l’objet d’une attention particulière par les professionnels de la santé mentale.
J’aborderai donc cette question en conclusion de cet article.
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Punaises de lit et nuisances
Il a longtemps été admis que les punaises de lit étaient passées des chiroptères à l’homme de Neandertal. Cependant les résultats d’une étude phylogénétique publiés dans Current Biology en 2019 sont venus nuancer cette hypothèse. Il a en effet été démontré qu’elles sont antérieures aux chauves-souris d’au moins 50 millions d’années, leur origine remontant au Mésozoïque (Booth et al., 2019).
Selon toute probabilité, la présence à nos dépens d’arthropodes hématophages trouve son origine dans des temps immémoriaux, même s’il est matériellement impossible d’en apporter la preuve. Cela supposerait en effet de disposer de fragments de peau humaine avec des traces de piqûres ou d’échantillons sanguins contenant la signature d’une bactérie, d’un helminthe, d’un protozoaire ou d’un virus. Cependant on peut supposer que le Néolithique, en tant que période de sédentarisation, a contribué à l’essor du parasitisme et des zoonoses (2).
A son insu, l’homme a offert le gîte et le couvert à des insectes hématophages.
Les plus anciennes traces de la coexistence des punaises de lit avec l’homme ont été trouvées sur le site archéologique égyptien de Tell-Ama (1652 à 1336 avant J.-C.). On possède par ailleurs un papyrus du troisième siècle avant notre ère dispensant des conseils pour se prémunir contre leurs piqûres.
En 432 avant J.-C., Aristophane atteste de leur présence en Grèce. En 77 avant J.-C., cette fois en Italie, Pline l’Ancien en fait mention. En l’an 600, c’est en Chine qu’elles sont décrites. Au IXe siècle, l’encyclopédiste mutazilite irakien ’Abu ʿUthmân ʿAmrû ibn Baḥr Mahbûb, al-Kinânî al-Laithî al-Baṣrî dit Al-Jahiz en parle à son tour.
Au Moyen Age, les punaises de lit (également appelées poux du mur ou Pediculus parietis) sont alors classées parmi les vermes, hyperonyme qui désigne toute une variété d’animaux au sein des reptilia.

On en trouve une xylogravure, certes de facture grossière, dans la version latine de la célèbre encyclopédie d’histoire naturelle Hortus Sanitatis que Jacob Meydenbach publie le 23 juin 1491 en Allemagne (figure 3).
Leur taille disproportionnée (perspective signifiante) souligne leur importance, même si elle mérite d’être relativisée. En effet, comme l’a rappelé le médiéviste Jean Verdon, on a alors pour habitude de se lever en pleine nuit pour discuter, manger et prier (Verdon, 1994). La nuit étant entrecoupée par ces multiples activités, celle des punaises de lit a du mécaniquement s’en trouvée réduite.
Certes, on essaie de se prémunir contre leurs piqûres mais on en cherche aussi les raisons. Comment en effet expliquer que Dieu, qui conjugue puissance créatrice et infinie bonté, ait permis que les punaises de lit existent ?
Une réponse nous est apportée par Isabelle Draelants du Centre national de la recherche scientifique à travers une citation de Barthélemy l’Anglais (XIIe siècle) extraite du Prooemium (livre XVIII) : ces animaux « (…) ont été créés pour l’agression de l’homme afin qu’il connaisse sa faiblesse et craigne la puissance de Dieu ; ainsi ont été créés les puces et les poux […] pour que l’homme, par l’intermédiaire des premiers devienne conscient de sa propre faiblesse, et terrifié et effrayé par les seconds, c’est-à-dire les reptiles et les bêtes sauvages, il trouve refuge dans l’invocation du nom de Dieu. Car les animaux sont surtout créés pour apporter un remède aux diverses faiblesses humaines » (Draelants, 2023).
Loin de ces considérations théologiques qui reviennent in fine à s’accommoder de la présence des vermes, certains cherchent des solutions pour empêcher les punaises de lit de piquer et ce parfois de fort ingénieuse comme en atteste ci-dessous la photographie d’un pied de lit percé datant du haut Moyen Age (figure 4).
S’inscrivant en faux contre une certaine vulgate « progressiste », ce dispositif prouve – quoique de façon anecdotique – que le Moyen Age n’est pas une période de stagnation : bien au contraire, on s’interroge, on crée et on innove.

Toutefois, lutter contre les maux est d’abord affaire de croyances. Les communautés monachiques sont tournées vers Dieu tandis que l’Ordo Fratrum Prædicatorum est proche du bas peuple : il connaît ses tourments.
C’est donc un frère dominicain, Vincent de Beauvais (Boran-sur-Oise 1184/1194 – Beauvais 1264), auteur du Speculum maius, la plus vaste encyclopédie du Moyen Age, qui indique comment se débarrasser des punaises de lit en badigeonnant les murs avec un proto-insecticide, à savoir une décoction de feuilles de lierre macérées dans du marc d’huile et du fiel de bœuf.
A défaut de feuilles de lierre, on peut ajouter des sangsues réduites en cendre.
Autrement dit, il s’agit d’utiliser une plante grimpante réputée invasive pour lutter contre l’invasion de la vermine : on entend lutter contre les punaises de lit par effet soustractif (théorie des signatures).
La mention de sangsues (animaux hématophages et de surcroît vivant en milieu humide) relève de la même logique : sous une forme desséchée, elles ont pour ici fonction de prévenir le vol du sang par les punaises de lit.
A la fin du Moyen Age, plus précisément autour de 1583, Cimex lectularius accroît son aire d’expansion en traversant la Manche.
Or, c’est en Angleterre que Thomas Muffet (Londres vers 1552 – Wilton 1604) rédige à cette époque le célèbre Theatrum Insectorum, qui comprend deux courts textes sur les Cimicidae : au livre I, chapitre 29, et au livre II, chapitre 25.
Information d’autant plus importante pour notre propos que l’homme, en plus d’être naturaliste, est…médecin. De toute évidence, Muffet se pose des questions quant aux liens entre insectes et santé humaine.
Peu importe : vampire minuscule, Cimex lectularius continue de tourmenter l’Homme par-delà les siècles.
On trouve ainsi dans les mémoires du diariste Samuel Pepys (Londres, le 23 février 1633 – Clapham, le 26 mai 1703) quantité de récits ayant trait aux punaises de lit. Rabelaisien, cynique et faisant fi du bon goût, l’homme s’amuse de leur présence : elles sont en quelque sorte le lot commun non des gens de peu, mais de tous les hommes quelle que soit leur condition.
En 1748, on retrouve les punaises de lit dans les colonies anglaises, notamment au Canada.
Mais cet ennemi intime – pour emprunter une fort belle expression à l’historien Guillaume Garnier de l’université de Poitiers – est également le compagnon d’infortune de bon nombre de Français.
A défaut de disposer d’une carte choroplèthe, nous avons grâce au témoignage d’une Anglaise une idée assez précise de leur présence chez nous au XVIIIe siècle.
En 1765, Anna Francesca Stratford alors âgée de vingt-huit ans, épouse à Londres un intellectuel fortuné, Joseph Cradock (ça ne s’invente pas !). Le couple s’installe d’abord à Londres avant d’élire domicile quelques années plus tard à Gumley, un village du Leicestershire. A quarante-six ans, l’état de santé d’Anna Francesca se dégrade et les hommes de l’Art lui recommandent de voyager.
Mal lui en prend : elle va passer des nuits épouvantables dans des hôtels de Montpellier, Agen, Nantes ou encore Tours, dévorée vivante par les insectes (Cradock, 1896).
Autrement dit, au Sud-est, au Sud-ouest, à l’Ouest et au Centre : les punaises de lit sont partout.

Destiné au repos et aux plaisirs de la chair, le lit est devenu le siège de tourments indicibles, tant physiques que psychologiques dus aux infects insectes (3) (figure 5).
Dans les campagnes, on pourrait de prime abord penser que les insectes vivant à l’extérieur du logis, dans la lumière donc, sont perçus favorablement, tandis que ceux vivant dans l’obscurité, qui dans la fissure d’un mur, qui sous un meuble, sont perçus négativement.
La réalité est plus subtile, à telle enseigne que le folkloriste breton Paul Sébillot (Matignon, le 6 février 1843 – Paris, le 23 avril 1918) notera que les paysans du Finistère et du Hainaut considèrent les poux comme indicateurs de bonne santé (Sebillot, 2002).
Leur raisonnement est imparable : s’ils piquent quelqu’un, c’est que son sang est de qualité et donc qu’il est en bonne santé (4).
En revanche, en milieu urbain, les insectes font l’objet d’une réprobation sans nuance tant il est vrai qu’ils trouvent matière à vivre dans les immondices et autres déchets métaboliques, bref dans la fange. Et puisqu’ils se repaissent de l’ordure ou du sang, ils sont non seulement méprisés mais aussi source d’inquiétude.
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Punaises de lit et maladie
Les punaises de lit étant lucifuges, l’absence de lumière leur est profitable. En outre, la vitesse d’éclosion de leurs œufs dépend de la température (elle est optimale entre 20 et 22°C).
Or, en instaurant un impôt sur les portes et fenêtres, la loi du 4 frimaire an VII (24 novembre 1798), va amener nombre de propriétaires d’immeubles à peindre de fausses fenêtres sur les façades de leurs biens pour y échapper. Par conséquent, quantité de garnis seront dépourvus d’ouvrant.
Cité par le démographe et historien Louis Chevalier dans Classes laborieuses et classes dangereuses, Antoine-Eugène Buret (Troyes, le 6 octobre 1810 – Saint-Leu-Taverny, le 23 août 1842), écrira à propos de la population ouvrière de Paris : « Si vous osez pénétrer dans les quartiers maudits où elle habite, vous verrez à chaque pas des hommes et des femmes flétris par le vice et par la misère, des enfants à demi nus qui pourrissent dans la saleté et étouffent dans des réduits sans jour et sans air. » (Chevalier, 2002).
L’absence de lumière et la température constante vont donc favoriser le développement des punaises de lit.
Or, comme l’a souligné Elsbeth Kalff, depuis l’épidémie de choléra qui a frappé Paris en 1832, les classes aisées se méfient des « soi-disant foyers d’infection des indigents (…) » (Kalff, 1987).
Cette crainte tend à expliquer pourquoi les pouvoirs publics vont d’abord porter leur attention sur les habitations (environnement intérieur) avant de promouvoir l’assainissement de l’espace public (environnement extérieur).
La loi dite des logements insalubres est en effet promulguée le 13 avril 1850, soit trois ans avant le début des grands travaux haussmanniens.
Las, son application par les municipalités est facultative. Comme l’écrit Yankel Fijalkow, sa philosophie est fondamentalement localiste (Fijalkow, 2000).
Quant au problème posé par la vermine dans les garnis, il fait l’objet d’une timide reconnaissance par les pouvoirs publics.
Un exemple : en 1866, des punaises de lit infestent à Paris les chambres du sixième étage d’un immeuble de la rue de Turenne propriété de monsieur de Boismontbrun, lequel est alors mis en demeure par la préfecture de remplacer le papier peint par de la peinture à l’huile.
Toutefois, au grand dam d’autres locataires en proie aux punaises de lit, le Conseil d’Etat, dans un arrêt rendu vingt plus tard, plus précisément le 23 juillet 1886, déclarera : « Il a été jugé notamment que l’existence de punaises dans une maison ne rend pas applicable la loi de 1850 » (C. d’Et. 23 juillet 1886, Sir. 1888, III, 28 ; Lebon, p. 650. V. les observations de M. Le Vavasseur de Précourt, Rev. gén. d’admin., 1886, III, 75).
Cette fin de non-recevoir démontre à l’envi que la Justice d’alors considère que le droit de propriété l’emporte sur celui à la santé. Mais si le premier est gravé dans le marbre, le second n’est qu’en gestation (5).
Pour autant, une simple recension des articles de presse sur les punaises de lit publiés à cette époque rend compte de l’ampleur du phénomène.

Joseph Henri Vicat, instituteur en Isère puis chimiste à Lyon et à Paris, fera fortune et deviendra célèbre avec son insecticide parfois appelé poudre du Caucase ou poudre de Perse (6/10e de chrysanthème, 3/10e de pyrèthre, et 1/10e de camphre)
On peut ainsi lire dans le numéro 11 du journal satirique La Nouvelle Lune en date du 16 mai 1880 : « (…) je ne connais qu’un moyen de pas être mangé par ses punaises. C’est de se coucher dans le lit d’un autre et de se faire dévorer par les siennes. »
Cependant, si le manque de sommeil est préjudiciable à la productivité des ouvriers, les hygiénistes (du nom d’Hygie, fille du dieu grec de la médecine Esculape et déesse de la prévention) ne semblent guère s’en soucier. Après tout, le parasite étant omniprésent depuis des siècles, il en devient presque « naturel ». De surcroît l’éradiquer semble impossible.
Quelques médecins commencent cependant à nourrir des inquiétudes quant au danger que peuvent représenter les punaises de lit sur le plan sanitaire (figure 6).
On peut ainsi lire dans le numéro 9 du journal niçois La Clinique du 1er juillet 1892 : « Un sujet d’actualité, par ces temps caniculaires, c’est (sic) les punaises, et un qui l’est toujours, malheureusement, c’est la tuberculose. Ce rapprochement, qui peut paraître bizarre au premier abord, s’expliquera par l’observationsuivante due à M. le Dr Dewèvre. Il s’agit d’un cas où l’infection tuberculeuse aurait eu lieu par l’intermédiaire des insectes précités, race exécrable et prolifique qui n’a rien à redouter du fléau de la dépopulation ».
Anxiogène, l’information est reprise dans le numéro 231 du Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris du 30 août 1894.
Plus inquiétant encore, Le Bonhomme limousin dans son numéro 29 du 19 juillet 1896 écrit : « Le docteur Moran nous tient dans la plus grande frayeur. La punaise ne ferait ni plus ni moins que propager le cancer ! ».
On nous objectera qu’il s’agit d’articles sensationnalistes dus à la plume empoisonnée de quelques médiocres folliculaires de province, ce à quoi nous répondrons qu’il est fait mention dans le numéro 5 des Annales de l’Institut Pasteur du 1er mai 1908, d’expériences tendant à prouver que les punaises de lit peuvent transmettre la peste !
On peut également lire dans le numéro 13 du journal,La Lozère agricole du 28 juin 1931 : « Un membre influent de l’Académie des sciences fut soigné par sa gouvernante, personne âgée et d’une propreté plus que douteuse (…). Un jour un ami vint voir l’illustre malade ; on cause, on bavarde, on reste longtemps à se serrer les mains, pour la dernière fois peut-être et on se quitte. Les punaises, elles aussi, ont pris part à l’effusion amicale et, le lendemain, l’ami voyait son bras, sa main et son avant-bras présenter de l’œdème (…). Les punaises avaient infecté l’ami et lui avaient inoculé les germes morbides de l’anthrax, lui aussi, quelques jours après. ».
Vous avez bien lu : la tuberculose, le cancer, la peste et l’anthrax ! Fort heureusement ce n’est pas le cas, car il y a bien longtemps que les punaises de lit – espèce à stratégie « r » (taux de reproduction élevé ; durée de vie courte) – auraient fait passer l’Humanité de vie à trépas.
Toutefois, le doute quant à leurs capacités vectorielles subsistera longtemps puisque dans un article paru en juin 1963 dans la revue Public Health Reports, l’entomologiste médical George J. Burton passera au crible pas moins de 116 études sur les punaises de lit et la brucellose, la fièvre Q, la leishmaniose (cutanée ou viscérale), la lèpre, etc. (Burton, 1963).
Fléau ubiquitaire, les punaises de lit suscitent un intérêt croissant depuis une vingtaine d’années ainsi qu’en atteste le nombre de publications scientifiques répertoriées de 2005 à 2024 par les National Institutes of Health. Elles ont ainsi fait l’objet de 10 articles en 2005, 15 en 2006, 10 en 2007, 22 en 2008, 45 en 2009, 49 en 2010, 59 en 2011, 52 en 2012, 59 en 2013, 54 en 2014, 58 en 2015, 67 en 2016, 68 en 2017, 42 en 2018, 69 en 2019, 62 en 2020, 55 en 2023 et 70 en 2024.
Mais si d’un point de vue somatique, l’action des punaises de lits se « résume » à des papules et à des lésions de grattage, qu’en est-il sur le plan psychique ?
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Punaises de lit et santé mentale
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé mentale « correspond à un état de bien-être mental qui nous permet de faire face aux sources de stress de la vie, de réaliser notre potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer à la vie de la communauté. »
Une définition bien vague, nébuleuse même…
Santé publique France (ex-Institut national de veille sanitaire) se veut plus précis. Elle aurait trois dimensions : d’abord la santé mentale positive qui recouvre le bien-être, l’épanouissement personnel, les ressources psychologiques et les capacités d’agir de l’individu dans ses rôles sociaux, ensuite la détresse psychologique réactionnelle (induite par les situations éprouvantes et difficultés existentielles) et enfin les troubles psychiatriques de durée variable et plus ou moins sévères et/ou handicapants.
En 2012, deux scientifiques étasuniens, Jerome Goddard et Richard de Shazo, ont voulu en savoir plus sur le trouble de stress post-traumatique ou TPST tel que défini dans la quatrième édition du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders ou DSM-IV – ouvrage de référence de l’American Psychiatric Association – chez les personnes ayant été confrontées à une infestation de punaises de lit (Goddard J. & de Shazo, 2012).
Pour ce faire, ils ont pris pour corpus – idée somme toute originale – les témoignages postés sur une période d’un mois sur les sites Internet Bedbugger.com, Bedbugresource.com et Insectgeeks.com.
135 ont pu être recensés, dont 110 (soit 81%) faisant état de problèmes psychologiques modérés à sévères et plus de 80% renvoyant au moins à un critère du TPST.
De ce côté de l’Atlantique, l’Institut Pierre Louis d’épidémiologie (iPLesp) et de santé publique, sous la double tutelle de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale et de Sorbonne Université, a adopté une démarche disons inverse (mais complémentaire) en se basant non sur des témoignages de personnes ayant été piquées par des punaises de lit, mais sur les retours d’expérience des médecins libéraux du réseau Sentinelles ayant été consultés pour ce motif.
Principal résultat de cette étude conduite entre le 11 mars 2019 et le 12 avril 2020 auprès de 214 praticiens : 109 d’entre eux, soit (50,9%) ont déclaré avoir reçu dans leur cabinet « au moins un patient rapportant des symptômes ou des signes cliniques en lien avec les punaises de lit », le nombre moyen de cas déclarés par médecin étant de 1,8 (avec un écart-type de 1,2).
Du côté des patients, beaucoup ont dit souffrir d’insomnie, voire de détresse psychologique.
Selon les auteurs du rapport d’étude mis en ligne le 27 juillet 2020, l’incidence annuelle nationale des consultations en médecine générale pour des piqures de punaises de lit s’établissait à 109 pour 100 000 habitants (IC à 95%).
Ces travaux, de même que l’avis rendu par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail en juillet 2023, plaident – s’il en était besoin – pour l’inscription pleine et entière du problème des punaises de lit sur l’agenda des responsables de la santé publique.
Enfin, la psychose induite par ces insectes, psychose alimentée sur les réseaux sociaux à l’automne 2023 par les services secrets russes sur fond de crise avec l’Ukraine (allégations mensongères selon lesquelles il y avait des punaises de lit dans les cinémas ou les transports en commun) doit nous inciter à reconsidérer la psychologie des foules en matière de santé afin de prévenir le risque de panique épidémique
Je tiens à remercier le Dr Mohamed GHARBI, vétérinaire, enseignant en parasitologie et membre associé de l’Académie nationale vétérinaire pour sa relecture attentive de ce texte.
(1) Rappelons que le syndrome d’Ekbom, un délire de parasitose qui tient son appellation du nom du neurologue suédois Karl Axel Ekbom (Göteburg, le 23 septembre 1907 – Uppsala, le 15 mars 1977) est un sujet d’étude en entomologie médicale
(2) Le Musée national de la préhistoire a organisé le 24 septembre 2021 une conférence intitulée « Des parasites et des hommes : le Néolithique une aubaine pour les parasites »
(3) Le mot « infect » a connu des glissements sémantiques. Il a d’abord concerné la teinture du textile. Or, celle-ci utilisant des procédés malodorants, il est peu à peu devenu synonyme de « pestilentiel », adjectif à rapprocher du mot « peste » comme indiqué dans un précédent article.
(4) Il y a des imaginaires du sang : quantité d’attributs moraux lui sont attribués selon une échelle allant du plus vil au plus noble. On peut ainsi être belliqueux (verser le sang), être pieux (louer le sang du Christ), être pacifiste (le sang appelle le sang), être de sang bleu (autrement dit d’ascendance supérieure), devenir frère de sang, etc. Bref, le sang n’est pas qu’un fluide : il est porteur de sens.
(5) Il faudra attendre la loi « fourre-tout » dite loi ELAN n°2018-1021 du 23 novembre 2018 pour que les punaises de lit soient reconnues comme une nuisance. L’article 142 dispose à ce titre que le bailleur est désormais tenu « de remettre au locataire un logement (…) exempt de toute infestation d’espèces nuisibles et parasites (…). » Par ailleurs, le Journal officiel du Sénat du 11 juillet 2019 précisera en page 3746 qu’en cas d’infestation, il doit payer la désinsectisation. Mais ces avancées en termes de droit ne doivent leurrer personne car les décrets qui devaient suivre l’annonce par le gouvernement le 10 mars 2022 d’un Plan interministériel contre les punaises de lit n’ont tout simplement jamais été publiés.
Bibliographie
- Booth W. (2019) : Bedbugs Evolved before Their Bat Hosts and Did Not CO-speciate with Ancient Humans. Curr Biol 2019 Jun 3;29(11):1847-1853 (lien)
- Borel B. (2015) : Infested: How the Bed Bug Infiltrated Our Bedrooms and Took Over the World. Chicago: The University of Chicago Press, 224 p. (lien)
- Burton G.J. (1963) : Bedbugs in Relation to Transmission of Human Diseases. Public Health Rep ; 78:513-524 (lien)
- Chevalier L. (2002) : Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle. Paris : éditions Perrin, Pour l’histoire, p. 452
- Cradock A-F (1896) : Journal de madame Cradock : voyage en France (1783-1786). Traduit d’après le manuscrit original et inédit par Mme Odalie Delphin Balleyguier. Paris : Librairie académique Didier, 331 p.
- Draelants I. (2023) : « Les insectes dans « Les propriétés des choses » chez Barthélemy l’Anglais et chez son traducteur Jean Corbechon », RursuSpicae [En ligne], 5 | mis en ligne le 13 décembre 2023 (lien)
- Doby J-M. (1997) : Des compagnons de toujours… Tome III – Punaise des lits, moustiques, gale et son acarien. L’Hermitage : chez l’auteur, pp. 3-57
- Fijalkow Y. (2000) : « La notion d’insalubrité. Un processus de rationalisation 1850-1902 », Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 20/21 | 2000, mis en ligne le 06 décembre 2016
- Goddard J, de Shazo R. (2012) : Psychological effects of bed bug attacks (Cimex lectularius L.). Am J Med. 2012 Jan;125(1):101-3 (lien)
- Kalff E. (1987) : La sensibilisation à l’hygiène : Paris 1850-1880, la loi sur les logements insalubres. In : Les Annales de la recherche urbaine, n°33. La ville et ses logements, pp. 97-104
- Salazar R, Castillo-Neyra R, Tustin AW, Borrini-Mayorí K, Náquira C, Levy MZ. (2015) : Bed bugs (Cimex lectularius) as vectors of Trypanosoma cruzi. Am J Trp Med Hyg. ; 92(2):331-335 (lien)
- Sebillot P. (2002) : Croyances, mythes et légendes des pays de France. Paris : Omnibus, p. 966
- Soneshon L. T. (2021) : Getting On Our Skin. The Cultural and Social History of Vermin. Baltimore: Johns Hopkins University Press, 296 p.
- Usinger R.L. (1966) : Monograph of Cimicidae (Hemiptera, Heteroptera). Annapolis: Entomological Society of America, 1966, 585 p.
- Verdon J. (1994) : La nuit au Moyen Age. Paris : Perrin, 286 p.
Livres sur la thématique
- Tiques et santé : biologie, maladies, maitrise du risque (Claude Rispe ; Laure Bournez ; Jonas Durand ; Olivier Duron & Magalie René-Martellet – Editions Quae – 2 janvier 2026 – 120 pages)
- Punaises de lit : le guide pour s’en débarrasser définitivement (Nicolas Roux de Bézieux – Larousse – 23 mars 2022 – 216 pages)
- Punaises : guide de survie pour faire face à une invasion de punaises de lit (Mathilde Fochesato & Elen Provost – Eyrolles – 20 octobre 2020 – 104 pages)
