Jérémy Minguez – Entomologiste dans les collections du Muséum de Bordeaux

Jérémy Minguez – Entomologiste dans les collections du Muséum de Bordeaux

Par Jérémy Minguez

Les sciences naturelles ont toujours suscité ma curiosité, depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Observer les différentes étapes du cycle d’un insecte ou comprendre les traits de mœurs d’un hyménoptère me passionne. J’ai commencé par collectionner les insectes morts que je trouvais, dans une boite de fortune, accompagnés d’une identification sommaire. Puis au fil de mes études à l’université Paul Sabatier de Toulouse, j’ai approfondi mes connaissances en biologie et j’ai découvert de nouvelles disciplines comme la biologie du comportement ou l’anatomie comparée.

C’est aux côtés de Luc Legal, spécialiste des Lépidoptères Français et tropicaux, et Laurent Pélozuélo, entomologiste passionné d’Odonates et d’Orthoptères, que je découvre la diversité et la richesse de l’entomologie. J’effectue beaucoup de stages en parallèle de mes études avec toujours les insectes en fil rouge, tantôt pour déterminer les larves de diptères contenues dans les feuilles d’une épiphyte tropicale, réaliser une étude moléculaire sur des arthropodes dans l’estuaire de l’Escaut (dont les résultats sont publiés ici) ou pour faire du barcoding sur le scolyte du café au Costa-Rica. J’ai aussi participé à l’amélioration des connaissances sur les Odonates du Tarn dans le cadre du PNA Odonate avec l’Opie dont l’atlas est en cours de publication.

Figure 1 : Juvénile de criquet hérisson (Prionotropis azami) (Source : J. Minguez)

Mon parcours professionnel m’a ensuite amené dans différentes structures afin de découvrir le métier d’entomologiste qui peut prendre de nombreux aspects. J’ai travaillé au sein de la réserve naturelle nationale de la tourbière du grand Lemps (lien) en Isère où j’ai effectué l’évaluation de l’état de conservation des habitats via l’étude du cortège Syrphidologique. J’ai réalisé la détermination des Syrphes collectés sur la réserve ainsi que l’analyse des données dans le cadre du protocole Syrph the net proposé par RNF dont les résultats seront publiés prochainement.

J’ai découvert la faune méditerranéenne lors d’une expérience en bureau d’étude en région PACA. J’ai pu observer des espèces emblématiques comme le Criquet hérisson (Prionotropis azami) (figure 1) et le Bupreste de Crau (Acmaeoderella cyanipennis perroti) tout deux endémiques de la région. Les études d’impact menés par l’entreprise font l’objet de nombreuses prospections sur le terrain pour inventorier la faune et la flore. Cela dans le but d’obtenir un échantillonnage aussi exhaustif que possible des espèces à enjeux de conservation sur les zones concernées par les projets. Cela concerne généralement les espèces protégées par la loi, les espèces rares, menacées ou inscrites sur les listes rouges.

Le Muséum Science et Nature de Bordeaux

Je suis ensuite entomologiste au Muséum de Bordeaux afin de travailler sur plusieurs projets. Le muséum se situe dans le jardin public de Bordeaux, dans un ancien immeuble privé datant de 1781, l’Hôtel de Lisleferme (figure 2).

Ce bâtiment accueille les collections d’Histoire naturelle et le public depuis 1862, et constitue un des plus anciens Muséums de France.

Les travaux de rénovations débutent en 2015 car il aura fallu au préalable déménager l’ensemble des collections dans un Centre de Conservation construit à cet effet afin de pouvoir conserver les collections du musée dans les meilleures conditions de température et d’hygrométrie.

Les collections sont de nature très variée. Une partie importante concerne la malacologie et se constitue de coquilles de mollusques marins et terrestres. Les mammifères et les oiseaux naturalisés occupent un espace conséquent, complété par la section d’ostéologie et d’entomologie. Une part importante concerne également la minéralogie et la paléontologie.

L’ensemble des collections regroupe plus d’un million de spécimens dont 3 492 sont exposés dans le nouveau musée.

Figure 2 : Hôtel de Lisleferme (Source : Museum Bordeaux)

A mon arrivée en 2017, le musée est fermé depuis 2008 pour rénovation complète. Ma première mission est de réaliser des vitrines destinées aux expositions permanentes sur les insectes et les mollusques. L’objectif est de fournir une esthétique propre qui permette d’observer facilement les spécimens mais aussi de les protéger des dégradations et de la poussière. Chaque vitrine correspond à une thématique précise et permet d’illustrer les propos de l’exposition.

Figure 3 : vitrine couleur (Source : F. Deval)

Par exemple, certaines thématiques abordent les couleurs du vivant où les spécimens sont exposés en fonction du spectre des couleurs (figure 3). D’autres abordent la diversité des tailles ou la diversité géographique afin d’illustrer le vivant sous toutes ses formes. Pour la diversité géographique, les vitrines d’entomologie illustrent la faune des différents continents.

Certaines espèces emblématiques de zones géographiques sont exposées comme les Coléoptères du genre Goliathusafricains, les Dynastidae d’Amérique du sud, le papillon Chrysiridia rhipheus de Madagascar et le Grand Paon de nuit de nos contrées. Mais aussi des espèces moins connues mais riches d’enseignements comme les Sesiidae et les syrphes qui illustrent le mimétisme Batésien (figure 4).

La plus grosse guêpe du monde, aux ailes enfumées, appartenant au genre Pepsis est illustrée pour l’Amérique du Sud (figure 4), elle permet aux visiteurs de découvrir ses mœurs particulières qui consistent à paralyser des mygales afin de les donner en pâtures à ses larves.

Figure 4 : Diversité géographique (Source : F. Deval)

En parallèle de mes occupations entomologiques, je viens en aide à l’équipe pour manipuler certains spécimens imposants comme l’ours polaire, les lions ou le dromadaire afin de les positionner sur l’ilot central du deuxième étage. Certains spécimens emblématiques nécessitent une manutention adaptée à leur taille. C’est le cas pour la girafe ou Miss Fanny qui est une éléphante d’Asie morte en 1892 à Bordeaux et qui accueille les visiteurs dans le musée, ou encore le squelette de Rorqual retrouvé échoué sur la côte de l’île de Groix en 1879, qui domine les visiteurs au deuxième étage.

Certaines collections ont une valeur historique, patrimoniale, scientifique ou culturelle. Le musée possède des collections entomologiques dont les spécimens ont été collectés en Gironde au siècle dernier et constituent un aperçu du patrimoine naturel parfois disparu de la région.

C’est le cas notamment pour des espèces de zones humides comme les papillons du groupe des Maculinea ou le Fadet des Laiches qui ont fortement régressé à cause de l’urbanisation et de la destruction de leur habitat dans les Landes et en Gironde. Ces données constituent des références essentielles pour évaluer le déclin de certaines espèces pour les atlas de répartition. Plusieurs collections entomologiques sont d’une grande valeur scientifique car l’auteur a réalisé une détermination minutieuse qui permet d’avoir une référence taxonomique pour les Lépidoptères ou certaines familles de Coléoptères.

C’est le cas par exemple de la collection de Monsieur Yvan Grelier qui est un ancien membre de la Société Linnéenne de Bordeaux. Sa collection a fait l’objet d’un don en 2012 au muséum, elle comprend environ 1 400 espèces de Lépidoptères de la faune de France. La collection est remarquable par la qualité des spécimens et des informations scientifiques qu’elle contient. Certaines données naturalistes de cette collection vont être intégrées prochainement à l’Atlas des rhopalocères et zygènes d’Aquitaine coordonné par le Conservatoire d’Espaces Naturels d’Aquitaine.

Figure 5 : Exposition permanente au deuxième étage du Muséum (à gauche) (Source : pointdevue.fr) – Boîte de Lycaenidae issue de la collection Grelier (à droite) (Source : Museum de Bordeaux)

 

L’inventaire des collections

Ma seconde mission consiste à faire l’inventaire des collections entomologiques du Muséum. C’est un véritable travail de fourmi. L’objectif est de renseigner, dans une base de données informatisée, l’ensemble des informations de la collection pour tous les spécimens qu’elle contient (lien). Cela permet de vérifier la conformité des déterminations en s’appuyant sur des références bibliographiques. C’est une mission passionnante qui permet de découvrir la faune internationale et la faune locale car les collections peuvent aussi bien concerner les papillons de Gironde qu’une partie de la faune entomologique d’Afrique centrale ou d’Asie.

Chaque boite d’insectes est numérotée et photographiée puis rangée au Centre de Conservation des Collections dans un emplacement déterminé afin de pouvoir la retrouver facilement. Les insectes sont ensuite inventoriés espèce par espèce dans la base de données du muséum, accompagnés d’un maximum d’informations sur la provenance des spécimens, l’état de conservation, le nombre, le sexe, et de la documentation sur la répartition et l’auteur de la collection. L’inventaire des collections est une tâche importante dans les musées, cela permet de savoir ce que l’on possède dans les réserves et à quel endroit précis se trouvent les spécimens.

Actuellement les collections entomologiques du Muséum sont surtout représentées par les Lépidoptères et les Coléoptères tropicaux. Ce sont les groupes d’insectes les plus recherchés de façon générale souvent pour le côté esthétique qui attire les collectionneurs. Une bonne partie des collections concerne également la faune des Lépidoptères Français diurnes et nocturnes. La faune locale en collection est un enjeu important de conservation du patrimoine naturel (figure 6). Cela permet aussi d’illustrer certaines espèces lors d’expositions sur la faune Française. Par exemple, c’est le cas pour l’exposition semi-permanente sur le Bassin d’Arcachon pour laquelle nous avons exposé des spécimens de nos collections ornithologiques.

Figure 6 : Boîtes entomologiques de Nymphalidae locaux en cours d’inventaire (à gauche) (Source : J. Minguez) – Chrysidiria ripheus : exemple d’une espèce fortement recherchée par les collectionneurs – Face ventrale – (à droite) (Source : J. Minguez)
Quels moyens pour acquérir de nouvelles collections ?

Le musée peut acquérir des collections naturalistes de plusieurs façons, certaines font l’objet de legs ou de dons par leur auteur ou leurs enfants. Certaines collections peuvent aussi être acquises en ventes aux enchères. Néanmoins toutes les collections ne sont pas acceptées par le musée, il y a des attributs scientifiques à respecter. Pour être valides scientifiquement, les spécimens doivent être étiquetés avec un maximum d’informations sur la date de capture, le lieu, le collecteur et la détermination aussi précise que possible.

Un critère important concerne les espèces protégées qui doivent être collectées avant la mise en place des lois de protection en France et dans le monde, tout comme les espèces CITES. Une fois acceptée, la collection passe plusieurs jours en chambre froide afin de détruire tout insecte ravageur des collections comme les anthrènes ou les dermestes avant son installation dans les réserves. Vient ensuite le travail d’inventaire informatisé. Les collections deviennent patrimoniales (propriété du domaine public, donc soumises à la loi des Musées du 4 janvier 2002) une fois qu’elles passent en Commission Scientifique Régionale d’Acquisition (organisée par la Direction Régionale des Affaires Culturelles). La collection Grelier, que j’ai déjà évoquée, a été classée collection patrimoniale pour sa valeur scientifique.

Et maintenant ?

Entre le premier contact avec le magazine passion-entomologie et la rédaction de cet article, j’ai quitté le Muséum pour travailler à l’INRAE de Bordeaux. L’unité mixte de recherche Santé et Agroécologie du Vignoble (lien) dans laquelle j’évolue, cherche à produire des connaissances et développer des outils pour une gestion agro-écologique du vignoble dans un contexte de réduction des produits phytosanitaires. Mon rôle sur cette thématique est d’échantillonner et de déterminer les cortèges d’arthropodes dans les parcelles de vigne afin d’étudier les liens entre ravageurs et auxiliaires de culture en fonction des différents paysages semi-naturels proches des parcelles.

Figure 7 : Jérémy Minguez à la recherche de spécimens du Muséum…vivants ! (Source : )

Je m’intéresse particulièrement aux communautés d’araignées que je collecte selon plusieurs méthodes. Les espèces évoluant au sol sont collectées via des pièges Barber et les espèces vivant plutôt dans la strate herbacée sont échantillonnées au filet fauchoir ou par battage de la végétation. La détermination précise des espèces permet de mieux comprendre la structure des communautés de ces prédateurs en fonction des différents habitats semi-naturels présents à proximité. Le but étant d’étudier le potentiel de régulation biologique de ces communautés afin de favoriser certaines espèces sur les parcelles pour valoriser la régulation des ravageurs de la vigne.

Pour conclure, je veux citer Edmond Rostand, qui disait, au sujet de Jean-Henri Fabre « qu’il pense en philosophe, voit en artiste, sent et s’exprime en poète ». L’œuvre de Fabre, cet observateur inimitable, nous rappelle que les sciences naturelles constituent un domaine où l’observation sur le terrain est irremplaçable pour démêler les mystères de l’entomologie. C’est un monde exquis où l’observation des faits est riche d’enseignements scientifiques et culturels. Nous devons le préserver pour continuer de s’émerveiller devant le spectacle du bousier qui roule sa pilule.

Jérémy Minguez

Après mes études de biologie à l’Université Paul Sabatier de Toulouse, je suis actuellement technicien de recherche à l’Unité Mixte de Recherche Santé et Agroécologie du Vignoble à l’INRAE de Villenave d’Ornon. Mon intérêt porte en ce moment sur les Araignées et sur les Diptères Syrphidae.

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