Mais d’où viennent les Ornebius de l’Océan Indien ?

Mais d’où viennent les Ornebius de l’Océan Indien ?

Par Sylvain HUGEL
Individu du genre Ornebius (Source : S. Hugel)
Individu du genre Ornebius – famille des Mogoplistidae (Source : S. Hugel)

Les Mogoplistidae constituent une famille basale des grillons dont la plupart des membres ont le corps recouvert de soies aplaties en forme d’écailles. Aucun d’eux n’est capable de voler.

Un genre de Mogoplistidae est particulièrement diversifié : le genre Ornebius qui comprend plus de cent espèces, principalement distribuées dans les régions Indo-Malaisienne, Australienne et Océanienne.

Quelques espèces d’Ornebius ont été sporadiquement décrites de certaines iles du sud ouest de l’Océan Indien : aux Seychelles, à La Réunion, à Maurice, sur certaines iles des Comores. Hormis les Seychelles, ces iles sont d’origine volcanique ; les Ornebius y sont donc parvenus par la mer et y ont évolué en formant des espèces endémiques.

  • Des questions se posent donc : d’où sont venus les ancêtres des Ornebius de ces archipels ? Sont-ils venus en une seule vague, ou en plusieurs vagues distinctes ?
Carte de distribution des différentes espèces de Ornebius dans les iles de l'Océan Indien (REU : Réunion - MAU : Maurice - ROD : Rodrigues - GRA : Grande Comore - MOH : Moheli - ANJ : Anjouan - MAY : Mayotte) (Source : Warren et al., 2016)
Carte de distribution des différentes espèces de Ornebius dans les iles de l’Océan Indien (REU : Réunion – MAU : Maurice – ROD : Rodrigues – GRA : Grande Comore – MOH : Moheli – ANJ : Anjouan – MAY : Mayotte) (Source : Warren et al., 2016)

Aucun Ornebius n’est connu d’Afrique continentale ni de Madagascar qui sont pourtant proches des archipels du sud-ouest de l’Océan Indien. Il est donc peu vraisemblable que l’Afrique continentale ou Madagascar en été le point de départ de la dispersion des Ornebius.

Pour proposer une réponse à cette interrogation, une approche est d’étudier les liens de parenté entre les Ornebius, par exemple en étudiant leur séquence ADN. Cette approche phylogénétique permet de déterminer les espèces les plus proches de celles du sud-ouest de l’Océan Indien, et de voir si les espèces de ces archipels forment un groupe monoplylétique (regroupant tous les descendants de l’espèce ancestrale colonisatrice).

  • Avant le travail de laboratoire, vingt années sur le terrain ! 
Arbre phylogénétique du genre Ornebius réalisé à partir de l'analyse d'ADN mitochondriaux (Source : Warren et al, 2016)
Arbre phylogénétique du genre Ornebius réalisé à partir de l’analyse d’ADN mitochondrial (Source : Warren et al, 2016)

Pour réaliser une étude de phylogénie, il faut disposer d’échantillons d’ADN d’un maximum d’espèces d’Ornebius du sud-ouest de l’Océan Indien, mais aussi d’échantillons d’ADN des Ornebius du reste du monde.

Il a fallu une vingtaine d’années pour récolter les spécimens nécessaires à ce travail, en visitant les Comores, Seychelles, Mascareignes à de très nombreuses reprises.

Ces iles sont relativement pauvres sur le plan acoustique : l’ambiance sonore nocturne des zones préservées y est dominée par les stridulations d’un petit nombre de grillons et de sauterelles. Il est donc facile de repérer « à l’oreille » des chants inconnus. C’est en utilisant cette méthode qu’il a été possible de collecter efficacement des Ornebius sur les iles visitées. Comme chaque espèce d’Ornebius a un chant distinct, cette approche a permis de découvrir de nombreuses espèces nouvelles, mais aussi de mesurer les densités de population et d’évaluer l’impact de différentes méthodes de gestion de réserves naturelles.

  • Une seule colonisation des Mascareignes (Rodrigues, Maurice, Réunion)

Les résultats de la phylogénie moléculaire suggèrent qu’hormis une seule espèce des Seychelles, toutes les espèces des iles du sud-ouest de l’Océan Indien sont apparentées, et pourraient dériver d’un seul ancêtre colonisateur.

Pandanus (espèce végétale monocotylédone) (Source : S. Hugel)
Pandanus (espèce végétale monocotylédone) (Source : S. Hugel)

Les Mascareignes constituent un exemple remarquable : on y dénombre sept espèces d’Ornebius, soit plus que dans toutes les autres iles du sud-ouest de l’Océan Indien. La plupart de ces espèces sont nouvelles pour la science (en cours de description). Sur chaque ile, il y a au moins une espèce d’Ornebius associée aux Pandanus (des monocotylédones qui se sont formidablement diversifiés aux Mascareignes), et une autre plus généraliste sur les Dicotylédones.

Intuitivement, il paraissait vraisemblable que les Ornebius associés aux Pandanus forment un groupe à part, distinct des autres espèces des Mascareignes, la phylogénie a infirmé cette hypothèse.

Le scénario le plus probable statistiquement implique que tous les Ornebius des Mascareignes proviennent d’une seule espèce associée aux Dicotylédones, qui aurait ensuite colonisé toutes ces iles (peut-être à Rodrigues ?) où elle se serait séparée en deux espèces dont l’une se serait associée aux Pandanus.

Histoire la plus probable de la colonisation des iles de l'Océan Indien par les ancêtres des espèces actuelles d'Ornebius (mdr : millions d'années) (Soucre : S. Hugel)
Histoire la plus probable de la colonisation des iles de l’Océan Indien par les ancêtres des espèces actuelles d’Ornebius (myr : millions d’années) (Source : S. Hugel)

Cette espèce est à la base de tous les Ornebius de Maurice et de La Réunion, y compris des espèces aujourd’hui associées aux Dicotylédones. Il y aurait donc eu dans l’histoire de ces insectes une seule association avec les Pandanus suivie d’une colonisation des autres iles de l’archipel puis de l’affranchissement du lien avec les Pandanus, qui aurait donc largement favorisé la diversification des Ornebius des Mascareignes.

Remerciement

Passion-entomologie souhaite vivement remercier Sylvain Hugel, neurobiologiste au CNRS et spécialiste mondial des Orthoptères (criquets, grillons et sauterelles), pour la rédaction de cet article passionnant et pour le partage de ses dernières découvertes !

Sylvain Hugel travaille également à la détermination des spécimens d’Orthoptères collectés dans le massif du Makay au cours de la mission d’exploration d’avril dernier : retrouvez cette actualité ici.

En savoir davantage

Sylvain Hugel fait partie de l’équipe ayant apporté l’unique cas documenté de pollinisation par un insecte appartenant à l’ordre des Orthoptères (2010). Cette découverte est d’autant plus intéressante qu’elle concerne deux espèces rarissimes et endémiques des iles de La Réunion et de Maurice : une sauterelle du genre Glomeremus et l’orchidée Angraecum cadetii.

Pour en savoir davantage sur cette découverte : ici.

Un autre article sur la pollinisation des orchidées : ici.

Bibliographie
  • Hugel S. (2012) : Impact of native forest restoration on endemic crickets and Katydids density in Rodrigues island – Journal of Insect Conservation, 16:3, 473-477 (lien)
  • Chintauan-Marquier I.C. ; Lengendre ; Hugel S. ; Robillard T. ; Grandcolas P. ; Nel A. ; Zuccon D. & Desutter-Grandcolas L. (2016) : Laying the foundations of evolutionary and systematic studies in crickets (Insecta, Orthoptera) a multi-locus phylogenetic analysis – Cladistics, 32:54-81 (lien)
  • Warren B.H. ; Baudin R. ; Franck A. ; Hugel S. & Strasberg D. (2016) : Predicting where a radiation will occur : acoustic and molecular surveys reveal overlooked diversity in Indian Ocean island crickets (Mogoplistinae, Ornebius) – PLOS ONE, 11(4):1-22 (lien)
Recommandations d’ouvrages sur cette thématique :

– Cahier d’identification des orthoptères de France, Belgique, Luxembourg et Suisse (Eric Sardet, Christian Roesti & Yoan Braud – Editions : Biotope Editions – 304 pages – 29 octobre 2015)

– Le guide des sauterelles, grillons et criquets d’Europe occidentale (Heiko Bellman & Gérard Luquet – Editions : Delachaux & Niestlé – 383 pages – 11 juin 2009)

– Interactions insectes-plantes (N. Sauvion ; P.A. Calatayud ; D. Thiery & F. Marion-Poll – Editions Quae – 750 pages – 5 septembre 2013)

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