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Gyrostigma rhinocerontis : sa larve vit dans l’estomac des rhinocéros

Par Benoît GILLES

Il y a 5 espèces de rhinocéros, deux en Afrique : le rhinocéros blanc (Ceratotherium simum) et le rhinocéros noir (Diceros bicornis), et trois en Asie : le rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis), le rhinocéros de Java (Rhinoceros sondaicus) et le rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis). Ces espèces sont toutes en voie de dégradation en raison de la disparition de leur habitat et du trafic illégal de leur corne. Avec 10 000 individus, le rhinocéros blanc reste le moins rare, la plus grande population se rencontrant en Afrique du Sud.

Photos de rhinocéros blanc – Laurent Baheux

Adulte (imago) de mouche Gyrostigma rhinocerontis (Source : lien)

Comme d’autres grands vertébrés, les rhinocéros peuvent être infectés par une large diversité de parasites (lien Pierre Kerner) de tout genre. Le cas le plus surprenant est celui de mouches de la famille des Oestridae dont les larves se développent dans l’estomac de ces herbivores. En 1965, l’entomologiste allemand Fritz Zumpt (1908-1985) a ainsi décrit trois espèces appartenant au genre Gyrostigma (Gasterophilinae) : G. rhinocerontis, G. conjungens et G. sumatrensis.

Observées pour la première fois au milieu du 19ème siècle, les larves de Gyrostigma rhinocerontis ont été au-départ retrouvées dans les fèces des rhinocéros et l’estomac d’individus abattus. Les deux autres espèces sont extrêmement rares, voire éteintes. La dernière observation de G. conjungens remonte à 1961, et seule une larve de G. sumatrensis est connue, provenant d’un rhinocéros de Sumatra ayant vécu au zoo de Hambourg en Allemagne en 1861.

Biologie de Gyrostigma rhinocerontis

Les œufs, oblongs et de couleur blanche, sont pondus directement sur la tête du rhinocéros, près des naseaux et de la corne. Les larves éclosent au bout de 6 jours, mesurant approximativement 2,5 mm, elles entament une migration à l’aide de crochets buccaux et de spicules recouvrant leur corps pour rejoindre la muqueuse gastrique et s’y nourrir du sang et des tissus. Elles se développent en passant par trois stades (mues successives) (lire cet article).

  • Stade 1 : de couleur rose foncé, la larve s’installe profondément dans la muqueuse gastrique
  • Stade 2 : de couleur rose clair, la larve atteint près de 2 cm et s’insère encore plus profondément dans la muqueuse gastrique à l’aide de spicules plus imposantes
  • Stade 3 : de couleur jaunâtre avec des tâches marrons irrégulières, la larve devient mature et atteint sa taille définitive de 4 cm. Les spicules forment alors des bandes constituées de 3 ou lignes de spicules (voir photos ci-dessous)
Anatomie d’une larve de Gyrostigma rhinocerontis – A : Crochets buccaux – B : Spicules – C : larve vue de dessus (Source : Invasive.org – Modifié par B. Gilles)

 

Dans l’estomac d’un rhinocéros, une grande quantité de larves de tous stades peuvent se développer simultanément. Elles sont spécialement localisées dans la région œsophagiale, à l’interface de l’épithélium squameux stratifié et l’épithélium sécrétoire (voir photo ci-dessous).

Larves de stade 2 dans l’estomac d’un rhinocéros venant d’être abattu (Source : Barraclough, 2016)

Lorsque la larve est prête à se nymphoser (métamorphose complète se déroulant dans une pupe : holométabolie) (lire cet article), elle sort de l’estomac en suivant le transit du tube digestif et quitte l’hôte par l’anus lors de la défécation. Elle poursuit son périple en s’éloignant des bouses pour s’enfouir dans le sol à proximité où elle séjourne 6 semaines avant que les imagos (adultes) émergent des pupes.

 

 

 

Adulte de Gyrostigma rhinocerontis (Source : Vida van der Walt)

Les adultes (ou imagos) de Gyrostigma rhinocerontis, mesurant entre 3,5 et 4,1 cm, et avec une envergure de près de 7 cm, sont les plus grandes mouches d’Afrique (photo ci-contre). Entre les sexes, le dimorphisme est faible : mâles et femelles sont morphologiquement semblables. La couleur de la tête est variable, allant du rouge-orangé au marron-noir, le thorax de marron à noir avec des bandes claires de largeur variable, l’abdomen est quant à lui similaire au thorax avec des bandes rougeâtres à l’extrémité, les ailes de couleur marron à noir se plient sur l’abdomen pour entièrement le recouvrir, et les pattes sont de couleur rougeâtre, fines et longues.  Les pièces buccales des adultes sont rudimentaires, ces derniers ne s’alimentant pas.

La ponte se déroule en journée, tandis que les accouplements ont lieu au crépuscule. Les adultes ne vivent que quelques jours (3 à 5 jours), mourant rapidement après la copulation.

Découverte de Gyrostigma rhinocerontis au zoo de Sao Paulo – Brésil
Larves de G. rhinocerontis en fin développement larvaire – préphase du stade nymphal (Source : Pachaly et al.)

En 2005, au zoo d’Itabia (Etat de Sao Paulo), des larves de G. rhinocerontis ont été découvertes dans les fèces d’un groupe de rhinocéros blancs (Ceratotherium simum) importés légalement d’Afrique du Sud. D’autres cas ont été reportés dans des zoos de l’hémisphère nord, sans que le cycle de développement complet de la mouche puisse être démontré.

Pour maitriser et éradique le parasite, les animaux ont reçu une médication anti-parasitaire à base de fenbendazole et de trichlorfon généralement indiquée pour les chevaux. Le produit à été donné par voie orale dans une mixture alimentaire durant 3 jours, puis 15 jours après. Les excréments étaient collectés quotidiennement pour être détruits. Après un contrôle quotidien des fèces, aucun signe du parasite n’a été observé les deux années suivantes.

Les rhinocéros n’ont développé aucun signe de maladie ou autre symptôme, et ont continué à vivre tranquillement.

 

Source :
  • Pachaly J.R. ; Monteiro-Filho L.P.C. ; Gonçalves D.D. & Voltarelli-Pachaly E.M. (2016) : Gyrostigma rhinocerontis (Oestridae, Gasterophilinae) in white rhinoceroses (Ceratotherium simum) imported from South Africa : occurence in Itatiba, Sao Paulo, Brazil. Pesq. Vet. Bras. 36(8):749-752 (lien)
  • Barraclough D.A. (2006) : Bushels of Bots. Natural History – Journal  of the European Mosquito Control Association, London, 115:18-21 (lien)
Ouvrages sur la thématique
  • « Moi, parasite » de Pierre Kerner (Editions Belin – Collection Science à plumes – 192 pages – 14 mars 2018)

 



Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms


  1. Aurélien dit:

    Une question, il n’y a pas de taons plus gros que cette mouche sur le continent? Ou c’est qu’il n’entrent pas dans la définition que vous utilisez pour « mouche ».

    1. Les taons (Tabanidae) font partis des mouches (diptères), certaines espèces doivent être de grande taille, peut-être proche de celle de Gyrostigma rhinocerontis. Je n’ai pas connaissance de cela. Benoît

      1. Aurélien dit:

        D’accord, merci de votre réponse.

        En passant, vous pouvez peut-être me dire où chercher pour trouver des informations (aspect et répartition) sur les sous-espèces (européennes surtout) de Vespa crabro, ainsi que sur l’histoire évolutive du genre?