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Des acteurs locaux au service de l’étude de l’entomofaune

Antoine Guyonnet, des Deux-Sèvres, nous présente ses activités
 
Une biodiversité en régression

Présentation d’Antoine Guyonnet

Ma passion pour l’entomologie et les lépidoptères en particulier m’ont conduit à adhérer à l’OPIE Poitou-Charentes il y a plusieurs années avec laquelle je mène des inventaires des lépidoptères de Poitou-Charentes, ma région de prédilection, et notamment dans le département des Deux-Sèvres et Charente-Maritime (Mot de l’auteur en bas de page).

Des suivis réalisés depuis plus de vingt ans au fil des chasses nocturnes nous a amené à constater que le nombre d’espèces observées, stables jusqu’à un passé proche, subissaient toutefois une baisse de plus en plus marquée du nombre de spécimens rencontrés au fi du temps. Ce ressenti, difficilement quantifiable à notre niveau, a été récemment confirmé et quantifié par une étude internationale publiée en octobre 2017 dans la revue Plos One (lien). Un ressenti n’est pas forcément la vérité mais nombre d’entre nous ont eu ce genre de remarques lorsque l’on évoquait la chute du nombre d’individus attirés par la lumière et posés sur le drap. Ce n’était peut-être pas la bonne soirée, et, de temps en temps, il y avait encore des sorties où la quantité était au rendez-vous.

Le temps a passé et les mauvaises soirées sont devenues la norme, les soirées moyennes exceptionnelles et il n’y a plus eu de bonnes soirées. Que ce soit dans les zones de cultures où le désastre est encore plus flagrant ou dans les zones protégées, où le nombre d’espèces pallie la chute des populations, ce constat s’impose partout.

Ce qui est impressionnant, c’est que l’étude internationale publiée dans Plos One montre un déclin des insectes volants de 76% en moyenne (et jusqu’à 82% au milieu de l’été) et ce dans les aires protégées allemandes en vingt-sept années de relevés. On peut imaginer ce qu’il en est dans les zones non protégées. Le début de la chute des populations avait commencé dès les années 1970 avec les grands remembrements, l’intensification des pratiques agricoles et l’exploitation forestière.

Le véritable effondrement correspond à l’arrivée des néonicotinoïdes sur le marché des pesticides. Il semble bien que ce soit le principal facteur, auquel il faut toujours ajouter l’urbanisation grandissante, la gestion forestière, le réchauffement climatique et la pollution d’origine urbaine et industrielle. La pression est énorme sur les insectes. Comme je le mentionnais plus haut, une chute des populations est constatée depuis trente ans mais, jusqu’alors, le nombre d’espèces observées restait stable. Ce constat permettait de penser que si la pression négative sur les papillons baissait, les populations se reconstitueraient. Malheureusement cette pression n’a pas baissée et, depuis deux années, nous assistons à une chute du nombre des espèces observées sur nos sites d’étude ce qui est encore plus grave et la conséquence évidente d’années de fléchissement des populations. L’avenir des insectes dans notre région semble bien sombre et seules des décisions nationales et internationales pourront changer les choses. Les actions locales ne suffisent plus.

Un propos de Ban Ki-Moon, secrétaire général de l’ONU en 201,1 me paraît très adapté :

« Durant la plus grande partie du siècle dernier, la croissance économique était fondée sur ce qui apparaissait comme une certitude : l’abondance des ressources naturelles. Nous avons épuisé nos ressources minières sur notre chemin de la croissance. Nous avons brûlé notre pétrole et nos forêts sur notre chemin vers la prospérité. Nous avons cru à la consommation sans conséquence. Ces jours-là sont enfuis. Sur le long terme ce modèle est une recette pour un désastre – un pacte de suicide global. ».

La prise de conscience a atteint les plus hauts sommets des états, alors qu’attendons-nous pour réagir ?

Une implication personnelle

Mon parcours professionnel n’est pas lié à l’entomologie. Après avoir fait des études en biologie puis en informatique, j’ai trouvé du travail dans ce domaine et j’y réalise toujours ma vie professionnelle. En 2000, ce sont les grands débuts de la démocratisation d’internet. En tant qu’informaticien, je suis aux premières loges et l’idée de mettre en valeur la collection Levesque via la création d’un site m’est apparue très tôt.

S’en est suivi l’ouverture du site « Papillons de Poitou-Charentes » http://www.papillon-poitou-charentes.org/. Une rubrique sur la Guyane est créée pour permettre d’échanger plus facilement avec les entomologistes. Le but du site est bien sûr de mettre en valeur la collection de Robert Levesque mais surtout de poser les bases d’un inventaire permanent de la région Poitou-Charentes, de regrouper les informations concernant cette région, de permettre un meilleur suivi et de susciter des vocations. Avant ma rencontre avec Robert en 1996, j’avais pu mesurer la difficulté pour trouver des informations et de la documentation. Les seules références existantes étant hors de prix. Lancé en 2000, le site connaît un vif succès qui me pousse (un peu malgré moi, le but étant vraiment de ne traiter que le Poitou-Charentes) à mettre en ligne les observations reçues d’autres départements, voire d’autres pays, les internautes me contactant étant tellement enthousiastes à voir leurs données valorisées.

L’Observatoire de l’Environnement en Poitou-Charentes (ORE) me contacte et me propose d’héberger le site et de faire partie d’un réseau naturalistes de sites internet. Ce travail sera effectué par M. Romain David aujourd’hui océanographe à Marseille. L’ORE héberge toujours mon site dans la structure de la Nouvelle-Aquitaine.

http://www.papillon-poitou-charentes.org/
 
Une implication collaborative

En 2009, sous l’impulsion de Christian Lemoine, Vincent Abouy (lien article) et Norbert Thibaudeau, mes collègues de l’OPIE Poitou-Charentes (Office pour les Insectes et leur Environnement), nous décidons de remettre à jour le catalogue Gélin et Lucas datant de 1932 pour la partie traitant des Deux-Sèvres. Pour ce faire, nous répertorions les bêtes dans nos collections respectives, dans le catalogue Gélin et Lucas et ses compléments, dans les compléments de Robert Levesque, dans d’autres collections particulières et celles reçues via le site « Papillons du Poitou-Charentes ».

Ce travail s’achève en 2013 avec la parution du « Nouveau catalogue des Lépidoptères des Deux-Sèvres », objet du numéro 2 des Cahiers de l’OPIE Poitou-Charentes. Ce catalogue regroupe plus d’un siècle de données cartographiées avec près de 1 500 espèces illustrées. Le premier numéro des Cahiers de l’OPIE Poitou-Charentes « Lépidoptères du Poitou-Charentes et Vendée et leurs biotopes » avait été écrit par Robert Levesque.

Norbert Thibaudeau – Christian Lemoine – Antoine Guyonnet de l’OPIE Poitou-Charentes lors d’une chasse de nuit (Source : A. Guyonnet)

Depuis 2013 Christian, Norbert et moi-même publions chaque année dans la revue OREINA des compléments contenant les nouveautés trouvées pour notre département, pour la plupart faites sur des familles de micro-lépidoptères, petits papillons jusqu’alors peu étudiés par manque de connaissances et de documentation. Ces découvertes sont le fruit de notre collaboration avec M. Alain Cama sans qui nous ne pourrions progresser. Il est à noter que nous avons découvert en Deux-Sèvres une espèce nouvelle pour la France : Biselachista scirpi (Stainton, 1887) (Elachistidae), espèce trouvée dans le Marais Poitevin à Amuré (79). Cette étude sur les micro-lépidoptères révèle la présence de plusieurs espèces qui n’étaient mentionnées que des régions méditerranéennes : peut-être peut-on y voir les effets du réchauffement climatique ?

En 2013, le Nouveau catalogue des Lépidoptères des Deux-Sèvres achevé, un membre de l’OPIE Poitou-Charentes, Jean-Pierre Montenot, également membre de la LPO (Ligue de Protection des Oiseaux), nous indique qu’il a monté un réseau d’observateurs entomologistes sur la Charente-Maritime au sein de cette association. J’accepte de les aider sur les identifications et, en échange, les données sont saisies sur le site des Papillons du Poitou-Charentes. Les données reçues devenant de plus en plus nombreuses, je lui propose de réaliser un travail identique à celui fait pour les Deux-Sèvres et de réaliser un « Nouveau catalogue des Lépidoptères de Charente-Maritime ».

Piège lumineux (drap blanc et ampoule UV) (Source : A. Guyonnet)

Le principe est le même que pour les Deux-Sèvres mais les collections connues ne couvrent pas aussi bien les 120 ans concernés. Ceci sera compensé par la mise à disposition de pièges lumineux de type « IKEA » à l’équipe d’entomologistes de la LPO. La distribution du matériel sera supervisée par Jean-Pierre, le matériel est entièrement financé par l’OPIE Poitou-Charentes. Ce matériel est composé d’un bac à linge « IKEA » dans lequel des fentes ont été aménagées pour laisser entrer les papillons et d’un tube UV de 15 Watts accompagné de son ballast. Les pièges lumineux sont répartis sur l’ensemble du département de la Charente-Maritime, quatorze personnes sont équipées et feront des relevés pendant quatre années.

A l’issu de ces quatre années, 40 000 données ont été recueillies.  Un partenariat avec le Muséum d’Histoire Naturelle de La Rochelle via sa directrice Mme Elise Patole-Edoumba se réalise et cette dernière s’engage à aider l’OPIE Poitou-Charentes au financement de l’édition du catalogue et ouvre les portes du Muséum à l’OPIE afin de recenser la collection de Robert Levesque (sa collection française ayant été donnée au Muséum). En complément des données issues des pièges lumineux, la réserve naturelle du Marais d’Yves (17) demande à l’OPIE un inventaire des papillons de nuit de la réserve. Cette étude commencée en 2013 va enrichir également le Nouveau catalogue de Charente-Maritime. Ce dernier, en cours d’achèvement devrait être publié avant de la fin de l’année 2018.  L’étude des hétérocères (papillons de nuit) du Marais d’Yves se poursuit depuis 2013.

Concernant le Marais d’Yves (17), les premiers résultats ont été publiés dans les annales du Muséum d’Histoire Naturelle de La Rochelle en 2017. Ce travail mentionne notamment la découverte de deux espèces  nouvelles pour la France (ces découvertes ont fait l’objet de deux articles dans la revue OREINA). Il s’agit d’une espèce Tineidae, Crassicornella agenjoi, (Petersen, G. 1988), et d’une espèce Gelechiidae, Psamathocrita argentella, Pierce & Metcalfe, 1942. Ces deux découvertes n’auraient pu être réalisées sans l’aide d’Alain Cama et de Jacques Nel.

Crassicornella agenjoi (Source : A. Guyonnet)
Psamathocrita argentella (Source : A. Guyonnet)

 

 

 

 

 

Les projets futurs

Et après 2018, quels sont les projets de l’OPIE Poitou-Charentes ? Une mise à jour du catalogue des Deux-Sèvres devrait commencer. Elle prendra en compte les compléments que nous avons publiés depuis 2013, les relevés des chasses réalisées depuis cinq ans et le relevé spécimen par spécimen de la collection de Robert Levesque, qui n’avait jamais été réalisé. La mise à jour du catalogue sera seulement publiée en téléchargement libre. Un travail de mise à jour du catalogue de Charente nous a également été demandé, nous y réfléchissons. Pour finir je mentionnerai l’étude en cours réalisée par Vincent Albouy sur la Démographie des abeilles sauvages. Les résultats sont publiés régulièrement dans la revue de l’OPIE Nationale INSECTES. Malheureusement les premiers articles corroborent ce qui est constaté concernant les papillons, à savoir une régression.

Mot de l’auteur

Ma passion pour la nature en général et l’entomologie en particulier remonte à mon enfance mais c’est seulement depuis 1996 et ma rencontre avec M. Robert Levesque que cette passion a pu se structurer et prendre enfin son envol. Seul, j’avais accumulé au fil des années un grand nombre de photographies et quelques espèces en collection, essentiellement de lépidoptères. Ensuite, j’ai entendu parler de chasses nocturnes aux insectes et j’ai voulu me procurer du matériel afin de commencer à étudier sérieusement les lépidoptères nocturnes ou hétérocères. C’est par hasard, en cherchant comment me procurer une lampe à vapeur de mercure (ce n’était pas facile à l’époque) qu’un ami m’a donné l’adresse de M. Robert Levesque.

Antoine Guyonnet (Source : A. Guyonnet)

J’ai pris contact avec Robert et, par chance, il habitait près de chez moi. Nous sommes devenus très vite amis et nous avons échangé jusqu’à son décès en 2011. Dès la première sortie nocturne avec Robert, j’ai compris que ma passion pour les papillons allait pouvoir s’exprimer totalement, de son côté Robert était heureux d’avoir trouvé un nouveau collègue et il m’a ouvert en grand les portes de sa maison, de sa collection et de son savoir. A partir de 1996, je l’ai donc accompagné lors de toutes ses sorties et en particulier lors des inventaires de la forêt des Combots d’Ansoine (79) et de la forêt de Chizé (79). Robert m’a également fait découvrir ses coins de chasse de nuit favoris, déplorant déjà une chute des populations et la disparition de quelques espèces de papillons diurnes ou rhopalocères.

Passionné par la Guyane, Robert avait déjà effectué six voyages lorsque je l’ai rencontré. De nombreux exemplaires étaient en collection chez lui, seule une minorité d’entre eux étaient identifiés. La documentation était difficile d’accès à cette époque (pas encore d’accès à internet) et celle disponible en format papier était très ruineuse. Avec les débuts d’internet, nous avons pu prendre contact avec plusieurs entomologistes de renom comme Jean Haxaire, Paul Thiaucourt, Pierre Zagatti, Hervé de Toulgoët, Jérôme Barbut, Bernard Lalanne-Cassou, Antoine Lévêque, qui nous ont aidés à identifier plusieurs centaines d’espèces.

Lacanobia blenna (Source : A. Guyonnet)

Voyant mon intérêt pour les lépidoptères Guyanais, Robert alors âgé de 76 ans en 1998 me propose de faire un ultime voyage en sa compagnie afin de me faire découvrir les merveilles de ce territoire. Nous passerons donc deux semaines en forêt Guyanaise au cours du mois d’octobre 1998, ce sont des souvenirs inoubliables. J’ai réalisé un autre voyage en Guyane au cours de l’année 2008.

L’identification des papillons Guyanais de la collection de Robert m’a occupé pendant plusieurs années à raison d’un dimanche matin tous les quinze jours. Nous avancions bien mais les problèmes de santé de Robert grandissant, nous avons arrêté en 2010. La collection Guyanaise de Robert n’a malheureusement pas été confiée au Muséum d’Histoire Naturelle de La Rochelle comme cela a été le cas pour le reste de ses papillons et ce fait est à déplorer car nous ne pouvons plus l’étudier.

J’espère que cet article aura pu faire découvrir ce qu’un petit groupe de bénévoles passionnés d’entomologie, regroupés sous l’OPIE Poitou-Charentes et sans aucune subvention a pu réaliser et réalisera dans le futur. N’hésitez pas à me contacter via mon adresse mail famille.guyonnet@club-internet.fr si vous voulez en savoir plus et participer à nos différents projets. Seul le partage de la connaissance nous anime.

Sources :
  • Hallmann C.A. ; Sorg M. ; Jongejans E. et al. (2017) : More than 75 per cent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLOS One (lien)
Compléments d’informations

Lépidoptères de Poitou-Charentes, Vendée et leurs Biotope
Lépidoptères des Deux-Sèvres

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms