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La quête du chalicodome des hangars : dans les pas de fabre

Par Vincent ALbouy

À l’âge de dix ans, en 1969, j’ai découvert sur les rayons de la bibliothèque municipale de Villiers sur Marne les dix volumes des « Souvenirs entomologiquesles » de Jean-Henri Fabre. Je les ai lus avec passion, ce qui a décidé de ma vocation entomologique. De ce jour, en effet, mes promenades dans la nature, qui jusqu’alors n’avaient pas de fil directeur, ont eu pour but d’essayer de revoir de mes yeux ce que Fabre décrivait si bien.

Chalicodome des hangars – Chalicodoma = Megachile pyrenaica

Dans le premier tome des « Souvenirs entomologiquesles », Fabre décrit sa rencontre en 1843 avec le chalicodome des murailles ou abeille maçonne  (Chalicodoma muraria pour lui, Megachile parietina aujourd’hui) nichant sur les galets d’une plaine inculte des environs de Carpentras. Dans le second tome des « Souvenirs entomologiques », paru en 1882, il préfère l’appeler chalicodome des galets, à cause de ses habitudes nidificatrices dans sa région. Il évoque le chalicodome des arbustes (Chalicodoma = Megachile rufescens) qui niche dans la végétation et qu’il qualifie de rare. Et il étudie en détail les mœurs du chalicodome des hangars (Chalicodoma = Megachile pyrenaica), qu’il appelle de façon erronée Chalicodoma sicula, qui bâtit d’importantes bourgades sur les murs et les toits.

Fabre mène sur cette espèce ses premières études concernant  l’instinct, notamment  sur l’enchainement obligatoire des comportements et sur le retour au nid, cette dernière en collaboration avec Charles Darwin.

Le chalicodome des hangars, parfois appelé mégachile pyrénéenne par simple traduction de son nom latin, mesure un centimètre et demi environ. Sa cuticule est noire, mais sa tête, son thorax et son abdomen sont couverts d’une pilosité jaune brunâtre, qui s’use en partie avec le temps et les frottements. Ses tarses sont rouges et ses ailes sont légèrement fumées.

Il se distingue facilement du chalicodome des murailles dont la femelle est couverte d’une pilosité noire avec les ailes très fumées. Il est plus proche du chalicodome des arbustes, dont le bout de l’abdomen est garni de poils roussâtres et dont les tarses des pattes arrière sont noirs. Le chalicodome de Sicile (Chalicodoma = Megachile sicula), aussi signalé de France où il est encore plus rare que le précédent, se reconnaît à la pilosité roux vif de sa tête et de son thorax et à la pilosité noire de son abdomen (photo 1 et 2 ci-dessous).

Photo 1 : Chalicodome des hangars (à gauche) – Photo 2 : Chalicodome des murailles (à droite) (Source : Vincent Albouy)

 

Cette situation passablement embrouillée du temps de Fabre s’est encore compliquée au fil du temps. Notamment la belle distinction qui ressort des écrits de Fabre entre une nidification solitaire sur les galets, une nidification solitaire dans la végétation et une nidification collective sur les murs et les toitures est assez artificielle. Le chalicodome des murailles peut aussi s’agréger en petites bourgades. Le chalicodome des arbustes peut nicher sur les pierres, et le chalicodome des hangars dans la végétation.

D’ailleurs, si ces quatre espèces sont aujourd’hui reconnues distinctes, R. Benoist en 1941 considérait que le chalicodome des arbustes n’était qu’une simple variété du chalicodome des hangars.

Les nids des chalicodomes

Les nids des chalicodomes sont construits à base de poussière de terre et de sable agglutinés avec de la salive et du nectar. Ce mortier, renforcé de petits cailloux prélevés un à un par les abeilles, devient très dur en séchant, au point qu’il est très difficile de l’entamer avec l’ongle. Il se distingue ainsi des nids des guêpes maçonnes, notamment de pompiles ou d’eumènes, qui sont beaucoup plus tendres. Les nids sont toujours accrochés à une surface dure et solide, rocher, pierre de taille, ciment, tuile, métal, jamais sur du crépi pouvant s’effriter. Ils occupent souvent des irrégularités du support, creux ou angles.

Photo 3 et 4 : Nid de Chalicodome des arbustes (C. rufescens) (à gauche) – Nid de Chalicodome des murailles (C. parietina) (à droite) (Source : Vincent Albouy)

 

L’abeille commence par construire une première cellule, un cylindre régulier, qu’elle remplit d’un mélange de pollen et de miel avant de pondre puis de la clore avec un bouchon d’argile. Elle construit alors une seconde cellule accolée à la première. Une fois la totalité des cellules achevée, elle recouvre le tout d’une couche de mortier qui noie les cellules et le nid prend l’aspect d’une masse de boue.

Les vieux nids sont réutilisés plusieurs années de suite, après nettoyage et réparation éventuelle des cellules, mais les bourgades dynamiques s’étendent peu à peu, pouvant recouvrir totalement le support et s’étager au fil du temps sur plusieurs épaisseurs.

Photos 4, 5 et 6 : Nid de Chalicodome des hangars (C. pyrenaica) – vue de dessus (à gauche) – vue de dessous : loges des larves visibles (au centre) – sur rochers (à droite) (Source : Vincent Albouy)

 

Ce ciment si dur, au point qu’il peut passer des années à l’air libre sans protection, doit être rongé par les adultes pour pouvoir émerger. Équipés de puissantes mandibules, ceux-ci forent un grand trou rond pour leur livrer passage. Parfois, le trou est très petit, signe de la sortie d’un parasite à la place de l’occupant initial des lieux.

Quête du chalicodome

Revenons à la quête du chalicodome des hangars. Le chalicodome des murailles, sans être rare, n’était pas très commun à l’époque de Fabre puisqu’il interrompt ses expériences de peur d’épuiser la petite colonie qu’il exploitait et se reporte sur le chalicodome des hangars. Celui-ci, aux colonies très populeuses, était selon lui l’insecte le plus fréquent en Vaucluse au mois de mai.

La situation a bien changé aujourd’hui, puisqu’il faut chercher le chalicodome des hangars avec assiduité pour le trouver. J’ai mis cinquante ans avant de pouvoir l’observer de mes yeux, malgré plusieurs voyages pour tenter d’aller à sa rencontre. Une vraie quête du Graal !

Dans ma jeunesse, je n’ai séjourné dans la région méditerranéenne qu’au moment des vacances d’été, trop tard donc pour observer en activité cette espèce de printemps. Ce n’est qu’à partir de 1997 que j’ai effectué plusieurs séjours dans le Vaucluse au printemps pour retrouver cette nature provençale dont Fabre a tiré presque toute la matière de ses « Souvenirs entomologiques ».

La date était choisie afin de pouvoir observer et photographier les chalicodomes des murailles et des hangars. Mais ils semblaient s’être volatilisés. J’ai recherché sans succès leurs nids sur les galets au bord de l’Aygues, là où les trouvait Fabre, sous les tuiles de nombreux bâtiments neufs, restaurés ou abandonnés d’Orange, de Sérignan et de leurs abords. Pierre Téocchi, ancien conservateur de l’Harmas, m’avait laissé peu d’espoir. Selon lui, les chalicodomes avaient disparu au cours des années 1970. Depuis, seuls des nids fossiles étaient parfois trouvés lors de travaux de démolition ou de rénovation.

Une espèce devenue rare

Deux articles parus en 2009 et 2010 dans la revue INSECTES de l’Opie évoquant ma recherche des chalicodomes et mis en ligne sur Internet m’ont valu d’être contacté par diverses personnes me signalant la présence de bourgades de chalicodome des hangars dans le Tarn et Garonne, l’Ardèche, les Alpes maritimes, informations que je n’ai jamais pu aller vérifier sur place au moment de l’activité des abeilles. Lucas Baliteau, alors animateur de la Maison natale de Jean-Henri Fabre à Saint Léons dans l’Aveyron, m’a montré une petite bourgade à flanc d’une falaise d’un causse dominant Millau, mais à une période où les abeilles n’étaient pas actives.

Un récent article du Monde évoquant les chalicodomes du Diois a également suscité son lot de réactions, avec quelques données vérifiées dans la Drôme et les Hautes Alpes.

Dans son article de 1941, R. Benoist cite la présence du chalicodome des hangars dans les départements suivants : Alpes de haute Provence, Hautes Alpes, Alpes maritimes, Bouches du Rhône, Gard, Gironde, Puy de Dôme, Hautes Pyrénées, Pyrénées orientales, Saône et Loire, Savoie, Haute Savoie, Var, Vaucluse. Les informations disponibles sur des sites Internet spécialisés comme la Galerie du monde des insectes (http://www.galerie-insecte.org/) ou la liste Apoidea Gallica (https://fr.groups.yahoo.com/neo/groups/apoidea-gallica/info) permettent de se rendre compte que l’espèce est toujours largement répartie dans ce tiers sud-est de la France, mais que la densité comme l’importance des colonies n’ont plus rien à voir avec l’époque de Fabre.

Carte de répartition du Chalicodome des hangars – Carte INPN

Il faut chercher activement le chalicodome des hangars pour avoir une chance de pouvoir l’observer. Et la probabilité de le croiser même en le cherchant est désormais extrêmement faible, j’en ai fait l’expérience. La carte de répartition de l’espèce sur le site de l’Inventaire Nationale du Patrimoine Naturel, service qui dépend du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, est parlant à cet égard : trois départements seulement apparaissent alors que l’espèce est bien plus largement répartie.

C’est une preuve supplémentaire de sa rareté, au point qu’elle échappe à la détection du réseau de naturalistes qui alimente la base de données de l’INPN, alors qu’une bourgade en pleine activité est très visible et permet de déterminer l’espèce sans confusion possible.

Si j’ai mis quarante ans pour observer de mes yeux celui des murailles (cf. l’article d’Insectes de 2010), il m’en aura fallu dix de plus pour admirer des colonies en activité de chalicodome des hangars. Ce fut grâce à Philippe Haeringer, chroniqueur de la nature du Diois dans la Drôme (http://www.etudesdromoises.com/pages/pages_site/chroniques_diois.htm) et plus particulièrement de la colline derrière chez lui, qui a aussi croisé mes articles sur Internet après avoir trouvé le chalicodome des murailles et le chalicodome des arbustes sur sa colline.

Voulant creuser le sujet, il a lancé en 2016 une enquête dans un journal local qui lui a permis de découvrir, entre autres, deux bourgades du chalicodome des hangars. Si l’une, sur la commune de Menglon, est à plusieurs mètres de hauteur sur une poutrelle métallique d’un hangar agricole, l’autre, sur la commune de Montlaur, est installée sous le rebord du toit d’un transformateur électrique, juste à hauteur des yeux du naturaliste curieux.

Photo : Chalicodomes des hangars sur les nids (Source : Vincent Albouy)

J’ai pu ainsi observer tout à loisir en mai 2019 le travail des abeilles, le recueil de la terre et des graviers pour confectionner le mortier sur le chemin au pied du transformateur, l’arrivée des butineuses rentrant tête en avant pour dégorger le nectar, avant de sortir pour se retourner et brosser la charge de pollen du ventre dans la cellule. Bref, Fabre en direct.

L’ouverture de la porte du transformateur étant rendue difficile par l’accumulation des nids, le risque n’était pas négligeable de voir la bourgade détruite par un nettoyage intempestif. Philippe Haeringer a contacté le maire de Montlaur pour lui expliquer la situation, et la rareté désormais de cette abeille maçonne. Celui-ci a aussitôt pris un arrêté interdisant la destruction des nids affiché sur la porte du transformateur, une première à ma connaissance pour des chalicodomes.

Une preuve parmi d’autres que les mentalités évoluent. Désormais les insectes, ou du moins une partie d’entre eux, ne sont plus considérés comme quantité négligeable mais font partie intégrante du patrimoine naturel et à ce titre méritent protection.

Disparition d’une espèce emblématique

Pourquoi et comment une espèce si commune un siècle auparavant a-t-elle vu ses populations s’effondrer au point de ne plus être visible même en la cherchant avec assiduité ? Difficile à dire, mais l’évolution des pratiques agricoles y est certainement pour beaucoup. Le professeur Pierre Rasmont de l’université de Mons-Hainaut en Belgique évoque, dans un article au titre suggestif « Jean-Henry Fabre pourrait-il observer aujourd’hui tous ses insectes ? », au sujet du chalicodome des murailles, la quasi-disparition des cultures de sainfoin, qui occupaient de larges surfaces à l’époque de la traction animale :

« Megachile parietina, le Chalicodome des murailles de Jean-Henri Fabre, a très fortement régressé et en distribution et en abondance. Alors que cette espèce zexistait sur pratiquement tout le territoire de la France, on ne la trouve plus à l’heure actuelle que dans le sud. Ce considérable rétrécissement de l’aire de distribution s’accompagne, dans les zones où on la trouve encore, d’une raréfaction notable. Fabre observait des énormes nidifications maçonnées sur certains bâtiments ruraux, avec des centaines voire des milliers de cellules. On ne trouve plus maintenant que de tout petits nids comportant, au plus une dizaine de cellules. Il n’est pas facile, comme toujours, de comprendre les facteurs qui ont pu provoquer cette baisse drastique de l’abondance du Chalicodome des murailles. Westrich constate une régression semblable en Allemagne sans que l’on puisse identifier de cause à celle-ci. Pour notre part, nous remarquons que Megachile parietina est une espèce qui inclut une grande part de légumineuses dans son alimentation, avec un goût tout particulier pour le sainfoin (Onobrychis viciifolia Scop.) L’étendue des emblavures de ces cultures fourragères s’étant considérablement réduite dans toute la moitié nord de la France, ceci pourrait constituer un facteur explicatif notable. »

La même cause a certainement produit les mêmes effets pour le chalicodome des hangars, mais il a dû affronter d’autres problèmes pour s’effondrer d’une manière aussi importante. Il faut aussi tenir compte du fait que l’importance des emblavures en sainfoin et autres légumineuses à l’époque de Fabre avait artificiellement favorisé l’espèce. Ces bourgades si importantes qu’elles faisaient s’effondrer des toitures en étaient une conséquence visible.

Bruno Bonelli a décrit des nids de chalicodome des hangars observés dans les années 1960 en Italie du nord. Il ressort de ses observations que l’espèce nichait plutôt sur les parois rocheuses que sur les maisons, et il décrit des nids individuels dispersés ou des nids collectifs très modestes, n’ayant rien à voir avec les prolifiques accumulations décrites par Fabre.

Donc ce qui peut être inquiétant dans la situation actuelle des populations du chalicodome des hangars n’est pas tant la régression de la taille de ses bourgades, qui semblent avoir retrouvé un niveau plus proche de l’état naturel, que la rareté de l’espèce.

Bibliographie
  • Albouy Vincent, 2009 – À la recherche du Chalicodome des murailles, Insectes, 159
  • Albouy Vincent, 2010 – À la recherche du Chalicodome des murailles, Insectes, 159
  • Barnéoud Lise, 19 juin 2019 – Le retour de l’abeille maçonne des hangars, Le Monde, Sciences et médecine
  • Benoist R., 1941 – Remarques sur quelques espèces de mégachiles principalement de la faune française, Annales de la Société entomologique de France, CIX [1940]
  • Bonelli Bruno, 1969 – Osservazioni biologiche sugli Imenotteri melliferi e predatori della val di fiemme, Bollettino dell’ Istituto di Entomologia dell’ Université di Bologna, XXIX
  • Fabre Jean-Henri, 1925 – Souvenirs entomologiques, tomes 1, 2 et 3, édition définitive illustrée, Delagrave, Paris (disponible également dans la collection Bouquins chez Robert Laffont)
  • Haeringer Philippe, 18 mai 2016 – À la recherche de trois abeilles maçonnes, Journal du Diois et de la Drôme
  • Rasmont Pierre., 2003 – Jean-Henry Fabre pourrait-il observer aujourd’hui tous ces insectes ? pp. 209-220 in Jean-Henry Fabre, un autre regard sur l’insecte. Actes du Colloque International sur l’Entomologie, 18-19 octobre 2002, Saint Léons en Lévézou (France, Aveyron). Conseil général de l’Aveyron, Rodez, 275 p
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Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms