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Petite histoire d’une découverte : Leiopus femoratus en France

Par Patrice Bonafonte

Un beau samedi (ou bien était-ce un dimanche ?) de juin 1996, je battais des branches de noyers en assez mauvais état dans le cône de déjection du torrent du Manival, sur la commune de Saint-Ismier près de Grenoble.

Ces noyers étaient une mine de Cerambycides (Aegomorphus clavipes, Anaesthetis testacea, Mesosa nebulosa, Phymatodes testaceus, Pogonocherus hispidulus, Saperda scalaris, Xylotrechus antilope, etc, et quantité de Leiopus nebulosus).

Cône de déjection du torrent du Manival où a été découvert le premier Leiopus femoratus en France – Chaîne de Belledonne (Source : P. Bonafonte)
Leiopus femoratus (Source : P. Bonafonte)

Leiopus nebulosus est une espèce banale, extrêmement reconnaissable, que tout coléoptériste qui « fait » les longicornes a en collection : il n’y prête plus attention depuis longtemps. C’est également mon cas, et tous les Leiopus qui tombaient sur la toile de mon parapluie japonais étaient donc rejetés, jusqu’à ce qu’un individu se fasse remarquer (en réalité, il ressemblait à celui-ci, mais l’original est dans la collection Pierre Berger – photo ci-contre).

C’était à n’en pas douter un Leiopus, mais il ne ressemblait pas du tout à un nebulosus. Rentré à la maison, je sorti mon Villiers : j’arrivais bien à Leiopus, mais impossible d’aller plus loin. Rien ne correspondais. Je n’avais pas les moyens de faire les genitalia (ensemble des structures génitales des insectes), étant donné que l’insecte était une femelle !

Je le confiais donc à un collègue du Club Entomologique Rosalia, Pierre Berger, spécialiste des Cerambycides. Après un examen superficiel et difficile, il conclu à une variété chromatique de nebulosus.

Nous en sommes alors resté là, mais, à l’automne 1997, ayant à examiner une série où non seulement les deux sexes étaient représentés, mais où cette variété se retrouvait régulièrement, Pierre conclu à une espèce « nouvelle » mêlée à nebulosus.

En mai 1998, nous voilà donc partis, Pierre et moi, à battre les feuillus des environs pour récolter tous les Leiopus et faire le tri. Une trentaine d’individus de la « nouvelle » espèce furent alorst récoltés.

Mais il était assez difficile de différencier les deux espèces. Il fallait trouver des caractères morphologiques permettant de faire le tri relativement rapidement. Il y avait potentiellement la longueur des antennes, les épines du pronotum, les taches sur les élytres. Je me focalisait sur les taches élytrales car il m’avait semblé que certaines d’entre elles étaient semblables chez un grand nombre d’individus.

Leiopus nebulosus (Source : D. Bourgeois)

Je demandais à Pierre de faire un test : aligner une cinquantaine de Leiopus des deux types mélangés au hasard (mais bien sûr identifiés individu par individu). Je fis le test en me fiant uniquement aux taches élytrales, ce qui demande quelques secondes à l’oeil nu par individu. A l’exception de 2 individus, mes réponses furent conformes à la liste de Pierre (et après vérification, il s’avèra que c’était lui qui s’était trompé !).

Ces taches (voir photo ci-dessus) sont : une tache verticale au milieu du bord antérieur de chaque élytre, avec assez souvent une troisième tache autour du scutellum, ce qui forme une grosse tache trilobée (cette tache médiane est très variable), et une tache orientée à 45 degrés au tiers supérieur externe de chaque élytre (cette tache est constante). Avec les critères antennaires et les épines du pronotum, nous disposions maintenant de bons critères morphologiques externes de différenciation entre les deux types de Leiopus, même sur le terrain.

Et cerise sur le gâteau, leur comportement était également différent sur la toile du parapluie japonais : autant les uns restaient « pépères » et plaqués sur la toile, autant les autres se mettaient à courir rapidement.

Quelque temps plus tard, après examen des genitalia et comparaison avec nebulosus, Pierre m’informa que cette bête était très probablement une espèce nouvelle pour la science et me demanda si j’étais d’accord pour qu’il la décrive et lui donne le nom de Leiopus bonafontei. N’y voyant a priori aucun inconvénient, j’acceptais volontiers !

Par acquis de conscience, il souhaitait quand même soumettre la bestiole à Milan Sláma (République Tchèque) et Gianfranco Sama (Italie), spécialistes européens des Cerambycidae. Leur retour fut qu’il ne s’agissait pas d’une espèce nouvelle mais de Leiopus femoratus.

Leiopus femoratus (Source : J. Touroult)

Pierre soumit alors la description de cette espèce nouvelle pour la France à la revue Biocosme Mésogéen qui la publia en 1999, l’individu récolté en juin 1996 étant une variété assez constante touchant principalement les femelles et qu’il eut la gentillesse de nommer Leiopus femoratus var bonafontei (à défaut d’espèce, j’ai ainsi eu droit à une variété !!!).

Suite à cette publication, nombre de collectionneurs sont allés revisiter leur collection et, surprise, des Leiopus femoratus y ont été découverts a posteriori parmi les Leiopus nebulosus, la donnée la plus ancienne datant de 1958 (15.VI.1958, Yvelines, Saint-Nom-la-Bretèche, L. Leseigneur), battant ainsi en brèche les insinuations d’espèce importée récemment, puisque pas décrite jusque là (bizarre argument !).

Leiopus linnei (Source : Miroslav Deml)

Entretemps, Peter Svàcha, travaillant sur une série d’ouvrages sur les larves de Cerambycidae, et ayant entendu parler de femoratus en France, me demanda de lui faire parvenir des larves de Leiopus « français ». Je m’exécutais donc, il fit bien la reconnaissance des larves de nebulosus et de femoratus, beaucoup plus faciles à différencier que les adultes, mais un troisième type de larves lui posait des interrogations.

Les choses en restèrent là pour ma part, le chapitre Leiopus étant clos en ce qui me concernait, et ce n’est qu’en 2009 que Wallin, Nylander et Kvamme décrivirent Leiopus linnei, espèce jumelle de Leiopus nebulosus, également présente en France (et en Isère) et dont j’ai très probablement envoyé des larves à Svàcha.

Ce petit feuilleton aura donc duré treize ans !!!

Des découvertes de nouvelles espèces, même en France, ça arrive relativement souvent. Mais les petites histoires derrière, de la découverte de l’individu jusqu’à sa description, sont rarement écrites. On se les raconte entre entomologistes lors des réunions de club ou autour de la lampe lors de chasses de nuit.

Jeunes entomologistes, ceci peut aussi vous arriver, mais pas si vous restez seul. Alors un seul conseil d’un « vieil entomo » : rejoignez un club tant qu’il en reste, et ne méprisez ni le terrain ni la systématique. Ce sont maintenant les amateurs qui s’en occupent…

Bibliographie
  • Berger P., 1999 [1998]. Une espèce nouvelle pour le Faune de France, Leiopus femoratus Fairmaire 1859 (Coleoptera : Cerambycidae), Biocosme Mésogéen, Nice, 15(3) : 229-235
  • Berger P., 2012. Coléoptères Cerambycidae de la faune de France continentale et de Corse. Actualisation de l’ouvrage d’André Villiers, 1978. Supplément à R.A.R.E., tome XXI. A.R.E. (Association Roussillonnaise d’Entomologie), Perpignan, 663p
  • Bonafonte P., 2000 [1999]. Leiopus femoratus Fairmaire 1859 et Leiopus nebulosus (L., 1758) dans la région de Grenoble (Isère, France) (Coleoptera : Cerambycidae), Biocosme Mésogéen, Nice, 16(1-2) : 107-120
  • Sama G., 2002. Atlas of the Cerambycidae of Europe and Mediterranean Area, Vit Kabourek, 173p
  • Svacha P. & DANILEVSKY M. L., 1987. Cerambycoid larvae of Europe and Soviet Union (Coleoptera, Cerambycoidea). Part 1. Praha : Univerzita Karlova,  Acta Universitatis Carolinae, Biologica, vol. 30 ; no 1-2
  • Svacha P. & DANILEVSKY M. L., 1988. Cerambycoid larvae of Europe and Soviet Union (Coleoptera, Cerambycoidea). Part 2. Praha : Univerzita Karlova,  Acta Universitatis Carolinae, Biologica, vol. 31 ; no 3-4
  • Svacha P. & DANILEVSKY M. L., 1989. Cerambycoid larvae of Europe and Soviet Union (Coleoptera, Cerambycoidea). Part 3. Praha : Univerzita Karlova,  Acta Universitatis Carolinae, Biologica, vol. 32 ; no 1-2
  • Viliiers A., 1978. Faune des Coléoptères de France. I. Cerambycidae. Encyclopédie entomologique, XLII, 1978. (I-IV) + V-XXVII + 1-612 p., 1802 fig. Lechevalier
 


Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms