Interview de Gérard Filippi : Entomologiste – Expert naturaliste – Fondateur d’Inveo

Interview de Gérard Filippi : Entomologiste – Expert naturaliste – Fondateur d’Inveo

Par Benoît GILLES

Gérard Filippi 

Entomologiste et expert naturaliste
Fondateur et dirigeant d’Ecotonia, d’Inveo et de l’association Microland

 

  • Peux-tu nous raconter ton parcours comme entomologiste ?

L’entomologie s’est imposée à moi depuis l’âge de 7 ans. Sans le comprendre j’étais animé d’une passion débordante qui me faisait passer l’essentiel de mon temps libre dans les champs et la campagne à la recherche des papillons. Chaque espèce me subjuguait.  Cette passion m’a conduit à parcourir le monde dans la plupart des pays tropicaux pour devenir une véritable vocation, puis un métier, puisque j’ai consacré ma vie professionnelle à théoriser mes connaissances pour pouvoir m’épanouir et en vivre décemment. 

  • Tu es le fondateur de l’Agence Ecotonia et d’Inveo.earth. Quelles sont les missions de ces sociétés ?

Ecotonia est un bureau d’étude naturaliste avec des compétences d’expertises de terrain et d’expertises scientifiques pluri-taxonomiques. Notre mission principale est d’allier les enjeux économiques, environnementaux et de territoire pour réduire l’empreinte écologique sur la biodiversité. Nos actions garantissent de nombreux services écosystémiques vitaux pour l’être humain et préservent le patrimoine naturel. 

Depuis peu, Ecotonia a intégré, sous son ombrelle, des partenaires que j’ai fondé au cours de mon parcours professionnel : Cap Aventure biodiversité (mise en cohérence de parcours pédagogiques à travers une collection d’insectes unique au monde), l’association Microland (renforcement de la connaissance scientifique du patrimoine naturel de l’archipel São Tomé et Príncipe), et Inveo (la reconquête de la biodiversité en ville). Cela nous permet de nous placer dans le cercle de décisions de gestion de territoire et d’apporter des solutions durables pour les acteurs économiques et politiques. 

Inveo œuvre dans la recherche expérimentale, la création et la restauration d’écosystèmes grâce à un savoir-faire en biodynamique environnementale. La biodiversité est au cœur de cette approche, qui se traduit par le concept Ville Nature-Inveo. Nous proposons des solutions durables qui permettent aux projets d’aménagement, villes, communes ou territoire d’intégrer la biodiversité dans tous contextes urbains. 

  • Tu parles d’intégrer et de créer des écospots de biodiversité dans les villes, en quoi cela consiste-il ?

Les Ecospots de biodiversité sont des écosystèmes reconstitués au cœur même des projets d’aménagement, qui tiennent compte des interrelations entre le végétal et l’animal. Grâce à ces écospots que nous mettons en place, ces derniers ont pour mission de favoriser la reconquête et la résilience des écosystèmes en zone urbaine. Ils favorisent les interfaces « Homme-Nature » (figure 1). Nous avons plusieurs services qui préconisent la nature en ville : l’analyse de la palette végétale d’une zone, la création de prairies fleuries pour la petite faune incluant les pollinisateurs, l’installation d’habitats semi-naturels comme des nichoirs à oiseaux ou des hôtels à insectes…

Ces écospots sont essentiels pour garantir la viabilité et le bien-être des villes de demain. Ils contribuent activement à la transition écologique d’un milieu urbain. 

Figure 1 : Exemple d’Ecoquartier (Source : Inveo)
  • De nombreuses municipalités et agglomérations communiquent au sujet de politiques de verdissement des zones urbanisées, est-ce une réelle prise de conscience ?

C’est un premier pas vers le retour de la nature en ville, qui révèle une prise de conscience des élus sur le besoin fondamental de la population de retrouver des contacts avec le monde du vivant. Ecotonia, en partenariat avec Inveo, facilite les démarches environnementales et intègre la biodiversité dans l’articulation de plans de développements urbains. Il est primordial de considérer la biodiversité comme un outil stratégique de mise en cohérence pour tous projets urbains, de l’intégrer au tout début des décisions de gestion et non pas une fois le projet construit.

Le concept Ville Nature-Inveo répond à ces enjeux sociaux-économiques liés à la situation environnementale d’aujourd’hui, et permet aux élus et autres acteurs économiques de maximiser les politiques de verdissement des villes, grâce à la biodiversité. 

  • Planter des arbres permet de réduire la température durant les évènements de canicule qui vont devenir de plus en plus fréquents avec le réchauffement climatique, est-ce suffisant ?
Figure 2 : pollinisateurs sur une fleur de chardon (Source : Ecotonia)

Malheureusement, il ne suffit pas de planter des arbres qui, certes, facilitent l’absorption du dioxyde de carbone et réduisent la pollution. Nous souhaitons attirer l’attention sur le fait qu’il est plus pertinent de choisir les essences qui augmentent la biomasse en espèces vivantes, grâce aux interrelations qu’ils peuvent offrir notamment aux insectes pollinisateurs (figure 2). Nous sommes extrêmement attentifs aussi au choix des plantes ou des arbres que nous recommandons, ces derniers doivent aussi ne pas être exotiques, allergènes ou avoir une consommation forte en eau. 

Leur vocation à générer des îlots de fraicheur est aussi un des nombreux services que peut apporter le végétal, face au réchauffement climatique, s’il est judicieusement choisi. Notre équipe est donc motivée par ces interrelations et comprend parfaitement cette complexité pour évaluer les gains de biodiversité. De ce fait, nous travaillons en relation étroite avec des urbanistes, architectes, promoteurs ou des élus de la région pour intégrer la dimension de biodiversité dans leurs projets de développement urbains, et favoriser un cercle vertueux. 

  • Ville et nature ont été de plus en plus séparées, il semble que nous ayons oublié les services écosystémiques qu’offrent la nature à la ville. Faut-il revoir ce paradigme ? Pourquoi davantage de biodiversité en ville est-il une plus-value et qu’apporte-elle comme avantages ?

Le contexte actuel et la demande citoyenne pour la préservation de notre patrimoine naturel, nous prouve que ce paradigme est obsolète : « Dans les nouveaux programmes immobiliers, une nécessaire prise en compte de l’environnement et de la biodiversité́ (noue / coefficient de biotope / architecture biodiversitaire…) – On observe jusqu’à 3 ou 4 degrés d’encart entre les cœurs de villes et les espaces ruraux périphériques. Ce chiffre peut monter à 7 degrés en période de canicule » – Source : GREC SUD. 

Pour soutenir ce constat publié par Grec Sud, j’ajouterais que les populations des grandes villes au relief minéral, souffrent d’un manque terrible d’espaces naturels et de nature, ce qui explique peut-être la tendance actuelle des citadins à l’exode rurale. Les services écosystémiques garantissent le bien-être moral et psychologique mais pas seulement. En dehors de ces services dits matériels tels que la nourriture, l’eau potable et les matériaux, la régulation du climat, ils apportent d’autres avantages dits immatériels, plaisirs contemplatifs, activités sociales, culturels ou spirituels. En y réfléchissant, il en va de notre survie. Plus de nature et de biodiversité en ville sont l’expression prometteuse des nouvelles Arches de Noé qui répondraient au besoin d’une planète en souffrance.

Les villes intégrant la biodiversité sont les villes durables de demain et la promesse d’une transition écologique saine pour les générations futures. 

  • Il semble donc nécessaire de renouer avec la nature dans les villes, comment et avec quels acteurs le Concept Ville Nature-Inveo peut-il contribuer à ce retour de la biodiversité dans les villes ?

Comme nous l’avons démontré plus haut, lorsque mise au premier plan, la biodiversité permet de mieux comprendre tous les enjeux et les bénéfices qu’elle peut avoir sur toutes les strates sociales et économiques : lutte contre le réchauffement climatique, limitation des risques de pandémies, meilleure gestion du territoire, vie saine, citoyens écoresponsables, et stimule le tourisme en préservant un territoire remarquable et d’exception. 

Inveo a pour cela mis en place un véritable concept Ville Nature adapté aux exigences des enjeux de société, et des villes du futur. De nombreux promoteurs commencent à intégrer notre vision Ville Nature-Inveo au sein de leurs projets, car la demande est forte. Le fait de pouvoir les accompagner dans ce changement est une grande motivation pour notre équipe. De l’autre côté, ce sont les politiques publiques qui prennent en compte la biodiversité dans toutes les strates d’aménagement public (figure 3). Les principes d’aménagement durable coïncident également avec les politiques environnementales métropolitaines : Inveo est étroitement lié aux enjeux que mettent en avant les PLUi, et nous sommes en mesure de répondre à cette demande. 

Figure 3 : Concept Ville Nature-Inveo de création d’écospots et de corridors écologiques les reliant (Source : Inveo)
  • Que faudrait-il faire, selon toi, pour favoriser et rendre plus efficace l’essor du Concept Ville Nature-Inveo ?

Poursuivre en continuité les efforts de sensibilisation sur la fragilité de la biodiversité, à l’heure où nous vivons déjà à crédit sur les ressources mondiales, est essentiel. Nous nous engageons à le faire avec justesse car donner de l’espoir et des perspectives positives en utilisant l’environnement est beaucoup plus stimulant. Je pense que c’est une erreur de parler de « contraintes environnementales », par exemple. Il faut donc réussir à convaincre les politiques sur les bienfaits de la démarche, et montrer qu’intégrer cette dimension environnementale fait partie de la solution.

Ensuite, il faut pouvoir mobiliser et renforcer cet esprit de collaboration entre les différents acteurs, et générer des solutions par la biodiversité qui répondront aux besoins initiaux. Notre connaissance du monde du vivant et nos différentes expertises au sein de l’équipe, nous permettent de proposer les meilleures analyses intégrant l’humain et la nature, en corrélation avec les nouvelles visions d’aménagements urbains.

  • Les écologues, les promoteurs et les porteurs d’aménagement urbains doivent-ils travailler ensemble en amont des projets pour une meilleure prise en compte de la biodiversité et des services écosystémiques ?

Cela me semble logique, car la collaboration au stade initial du projet est essentielle pour garantir des résultats durables pour l’environnement. Il faut considérer la biodiversité comme un atout multidimensionnel et non pas seulement comme un atout environnemental. En plus des aspects santé et sociale, cette multi dimensionnalité se traduit aussi par la génération d’une stabilité financière, de rendement, de l’attractivité, de la création d’emplois…

C’est une valeur économique à considérer comme une opportunité à croissance durable.  

Par exemple, c’est la mise en cohérence des ingénieries de l’habitat, du paysage et de l’écologie, qui garantissent la réussite de l’intégration de la biodiversité dans les projets Ville Nature-Inveo (figure 4). Comprendre les mécanismes du vivant dès la genèse des projets d’aménagement, c’est faciliter la réussite de cette équation complexe. Notre mission est donc d’assurer les efforts environnementaux et investissements économiques. La biodiversité ne peut être analysée et maximisée une fois le projet construit, on en serait réduit à faire du bricolage sûrement bien fait, mais du bricolage quand même.

De même qu’il serait incohérent pour un promoteur d’évaluer les plans de construction élaborés par l’architecte une fois les travaux entamés. La collaboration entre ce groupe d’experts est donc essentielle pour favoriser la reconquête de la biodiversité et assurer les efforts environnementaux. 

Figure 4 : exemple d’un bassin de rétention et de sa biodiversité (Source : Inveo)
  • Nous l’avons tous constaté récemment, les citadins ont rapidement rechercher les espaces verts durant le confinement, pourquoi cette quête ? Ne sommes-nous pas finalement plus liés à la nature qu’on ne le pense ?

Le confinement que nous vivons sous la pandémie mondiale a eu pour effet de nous faire prendre du recul sur les choses qui nous paraissent essentielles : notre cercle social comme la famillle ou les amis, ou encore une incompréhension face à un modèle de surconsommation dans un contexte d’urgence climatique, le besoin de se retrouver avec la nature, … Le télétravail a aussi chamboulé nos habitudes et beaucoup de françaises et de français sont en demande d’espaces de vie plus grands et plus verts.

Je partage avec vous une analyse de l’IFOP :  « 81% des Français considèrent la vie à la campagne comme le mode de vie idéal » – Source : IFOP . Il est donc impératif de réintégrer la nature en ville. 

  • Pour des raisons culturelles, beaucoup de personnes souhaitent des espaces verts tondus, « beaux » et « propres », comment leur faire comprendre et les sensibiliser à une gestion plus naturelle ?
Figure 5 : Ecoquartier dans l’estuaire de la Saine (Havre et Honfleur)

La nature à quelque chose d’anarchique dans son développement, qui inquiète et perturbe la plupart des humains. Le besoin de la contrôler constamment nous oblige à créer des espaces verts monospécifiques avec des palettes végétales ornementales dont les floraisons sont inadaptées aux pièces buccales des pollinisateurs, perdant ainsi leur pouvoir attractif. Laisser dans son jardin une partie sauvage pour les insectes et les oiseaux, ou bien recourir à la plantation de fleurs sauvages et mellifères dans les espaces publics, augmente les fonctionnalités écosystémiques essentielles pour la biodiversité.

À travers Inveo, nous accompagnons nos collaborateurs dans cette étape de sensibilisation du public et des acteurs de gestion des espaces verts (figure 5). Nous travaillons sur des protocoles scientifiques élaborés, qui sont mis en place pour faciliter la compréhension des méthodes de gestion des espaces verts, ainsi que des supports de communication pédagogiques. Pour nous, c’est une étape primordiale car elle concrétise les solutions environnementales mises en place, en donnant aux personnes les bons outils pour maintenir ces dernières. Être transparent et expliquer pourquoi il vaut mieux, par exemple, pratiquer le fauchage raisonné, contribue à changer le paradigme du « beau » ou du « propre ». Notre réponse à la demande est de pouvoir avancer dans toutes les étapes du projet d’aménagement et cela se traduit aussi par une communication sensible aux enjeux environnementaux.   

Enfin, il ne faut pas oublier que la nature a besoin de temps pour être résiliente et harmonieuse. Comprendre comment elle fonctionne est fascinant et est une source d’émerveillements continue. A mes yeux, c’est un moyen de la préserver.

Gérard Filippi
Gérard Filippi

Gérard Filippi a fait de sa passion son métier. Entomologiste depuis presque 40 ans, la préservation de la biodiversité est devenue pour lui une évidence. Au cours de sa vie, il a organisé des expéditions scientifiques à travers le monde (Laos, Madagascar, Gabon, Brésil, Pérou, …), et a parcouru le monde entier à la recherche de nouvelles espèces d’insectes. C’est en octobre 1992 que Gérard Filippi trouva un papillon encore inconnu dans la forêt des Abeilles : Orthogoniuptilum filippii (darge 1992) de la famille des Saturnidae. 

L’enjeu de faire connaître la biodiversité a amené Gérard Filippi à créer Cap Aventure Biodiversité (CAB), et partage ainsi ses connaissances à travers de nombreuses expositions qu’il a conçues et créées (Les Géants du Jurassique, Microland et les plus beaux papillons du monde, La Grande Marche vers l’Homme). Il organise aussi des conférences sur l’entomologie et la mise en garde du réchauffement climatique à travers l’Europe, et co-rédige des revues scientifiques pour le magazine L’Entomologiste. Enfin, chroniqueur radio sur France Bleu Provence, il introduit la biodiversité comme sujet récurent, et d’autres histoires plus légères comme celle des cigales de Provence.

Entre temps, il a concrétisé Ecotonia, Microland et Inveo, des entités qui réunissent des expertises environnementales pluridisciplinaires et novatrices. La collaboration entre ces dernières permet de rester compétitif et de répondre aux besoins spécifiques de la Nature. Gérard Filippi a une ambition claire, celle d’accompagner pas à pas les acteurs économiques dans leurs décisions de développement et d’aménagement urbain incluant la biodiversité.


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