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Pierre ANQUET : un macrophotographe autodidacte

Par Pierre Anquet

Âgé de 34 ans, Pierre Anquet travaille comme métallurgiste. Passionné par la photographie depuis près de 10 ans, il s’est spécialisé en macrophotographie il y a maintenant trois ans.

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  • Pourquoi aimes-tu la photographie, et notamment la macro d’insectes ?

J’ai longtemps fait de la photographie sans trouver de domaine qui me passionnait vraiment. Bien que possédant un objectif macro, les résultats ne me plaisaient pas. Un jour, le visionnage d’une vidéo d’un photographe américain, Thomas Shahan, m’a convaincu que c’est ce que je voulais faire : être capable de créer des clichés sublimes avec peu de matériel. Je ne me suis pas trompé ! Plus tard, le travail de Levon Biss (photographe exposé au Musée des Confluences – Lyon – dans le cadre de l’exposition « Coléoptères, insectes extraordinaires » – 18 décembre 2018-28 juin 2020) lors de son exposition « Microsculpture » m’a permis de m’initier progressivement au travail en studio, un domaine assez peu connu où les informations sur internet demeurent rares.

Araignée Saltis barbipes (Salticidae) – Staking de 20 clichés à main levée (Source : P. Anquet)

J’ai commencé par photographier de petites araignées sauteuses (Salticidae) dans mon jardin (photo ci-contre), puis, très vite, ayant découvert avec surprise une complexité insoupçonnée de forme et de structure dans une si petite créature, j’ai photographié mouches, guêpes et autres insectes, émerveillé à chaque fois de distinguer poils et autres facettes. La photo m’a appris à aimer ces bestioles. J’ai essayé de photographier des objets inanimés comme des billes de stylo ou des grains de sel, mais à chaque fois, je reviens vers les insectes où j’ai l’impression de découvrir une nouvelle planète. Je suis un grand fan de la saga « Alien », certains insectes n’ont vraiment rien à envier aux Xenomorphes !

  • Comment procèdes-tu ?

Ma pratique se divise en deux méthodes très différentes : en pleine nature et en studio.

Matériel

Pour le travail en extérieur, j’utilise deux objectifs, un Sigma 180mm Macro et un Canon Mp-e 65 avec lequel j’utilise la plupart du temps un flash. Je pratique énormément une technique dite de « focus stacking » qui consiste à « empiler » plusieurs images à différentes mises au point pour agrandir la zone de netteté. Pour cela, je réalise un grand nombre de photos en rafale en décalant très légèrement la mise au point entre chaque cliché pour ensuite les assembler à l’aide du logiciel Zerene Stacker.

Cette technique me permet d’obtenir une image avec une très grande zone de netteté et des détails impossible à saisir autrement. Pour réaliser ces prises de vue sans rail micrométrique, cela demande une certaine technique : bouger le boitier de sorte à « balayer » la totalité du sujet tout en gardant le même cadrage. Avec de l’entrainement, j’arrive aujourd’hui à gérer cette technique même à très haut rapport. Le défi réside dans la vitesse car le moindre mouvement de l’insecte au cours du processus oblige à tout recommencer. Il y a donc une part de hasard assez importante dans la réussite. Autre point au niveau matériel, il s’agit d’être capable de prendre beaucoup de photos au flash en un minimum de temps. Pour cela, j’ai investi dans un « Sony A7III » capable de shooter 10 images par seconde et dans une batterie externe permettant au flash de suivre la cadence. L’ensemble est par contre lourd et encombrant mais redoutable d’efficacité !

Description du matériel et de l’installation pour photographier en macro (Source : P. Anquet)

Il faut également connaître ses sujets. J’ai par exemple appris que les Salticidae (araignées sauteuses) demandent toujours un temps d’adaptation avant d’être à l’aise devant l’objectif, il faut un bon quart d’heure avant de se faire « accepter » par cette dernière.

Pour le travail en studio, c’est une toute autre histoire car les insectes sont morts. Il s’agit de cadavres que je trouve car je ne tue jamais un insecte pour le photographier. Je deviens particulièrement exigeant sur la qualité du matériel, je recherche la meilleure qualité et le grandissement (rapport entre la dimension de l’image enregistrée sur le capteur de l’appareil photo et la dimension réelle du sujet photographié) le plus important. 

 

Par exemple, si vous photographiez un objet de 2 cm et que l’image de ce même objet mesure 1 cm sur le capteur, alors on a un rapport de grandissement de 1/2 (souvent noté 1:2), ou un facteur de grandissement de 0,5x. A l’inverse, si l’image de ce même objet mesure 2 cm sur le capteur, le rapport de grandissement sera de 1/1 (1:1) et le facteur de 1x. Enfin, si l’image de ce même objet mesure 1 cm le rapport de grandissement sera alors de 2:1.

Description du matériel et de l’installation pour photographier en macro (Source : P. Anquet)

Pour répondre à mes exigences, j’acquis le matériel suivant : un objectif Canon Mp-e 65, un objectif Lomo 3,7x et un Olympus UplanFL 10x. Les objectifs de microscope ayant une zone de netteté très fine, j’utilise un rail micrométrique piloté par ordinateur (le Stackrail SR90) permettant une précision de l’ordre du micron (10-6m). Le point essentiel est l’éclairage. Pour cela, j’utilise trois flashs Yongnuo et des lampes de bureau Jansjö de chez IKEA (réputé dans le monde de l’ultra macro et donnant d’excellents résultats). Pour bien diffuser la lumière, j’utilise plusieurs diffuseurs maisons : ce qui fonctionne le mieux est un pot de yaourt autour du sujet, c’est simple et ultra efficace ! Sans les diffuseurs, la lumière serait trop directe causant une perte de netteté, un excès de contraste et surtout une image peu esthétique : ce sont certainement les éléments les plus importants pour la réussite d’une bonne image.

Méthodologie

Pierre Anquet dans son laboratoire de macrophotographie positionnant un insecte (Source : P. Anquet)

Le travail débute par le nettoyage de l’insecte à l’aide d’un petit pinceau pour enlever les grosses poussières, puis un bain dans un peu d’eau savonneuse, ou mieux, un coup de nettoyeur à ultra-sons pour finir le nettoyage. L’insecte fait ensuite un séjour de quelques heures dans une boite remplie d’eau salée pour le réhydrater de façon à pouvoir lui redonner une position esthétique. Épingler un gros insecte est assez simple, épingler une fourmi de quelques millimètres est une autre paire de manches… (lire cet article). J’apporte un soin particulier à la symétrie de mes sujets, pouvant passer un moment à repositionner une antenne ou une patte à l’aide de lunettes grossissantes ou d’une loupe binoculaire.

Le choix de l’objectif s’effectue en fonction de la taille de l’insecte : un gros coléoptère passera au Mp-e avec un rapport 1:1, une mouche, plus petite, nécessitera l’objectif Lomo, alors qu’une petite fourmi ou une aile de papillon nécessitera l’Olympus qui permet un rapport 12:1. Ensuite, je positionne mon insecte et règle l’éclairage. Il faut par exemple une lumière douce pour éviter les points trop lumineux très inesthétiques, ainsi que quelques reflets pour donner un peu de relief. Concernant l’arrière-plan, qui représente une partie intégrante de la photo, on peut opter soit pour un arrière-plan noir classique (mais très difficile à obtenir, les logiciels de stacking n’aiment pas trop les fonds noirs), soit pour un arrière-plan de couleur associée avec celle du sujet, par exemple un frelon sur fond jaune, une mante sur fond vert, etc.

Photos avec et sans diffuseur – Lucanus cervus (Source : P. Anquet)

 

La prise de vue est réalisée à l’aide du rail : il suffit d’intégrer les données de départ et de fin, et le pas d’avancement. Je lance la procédure et je quitte la pièce pour éviter toute vibration (à très haut rapport, les battements de mon cœur étaient visibles sur l’écran de mon boitier !). La prise de vue nécessite 20 minutes et 150 clichés qui seront traités par le logiciel.

Le traitement débute par les fichiers RAW (fichiers bruts du boitier sans prétraitements, ils sont plus volumineux que les jpeg classiques mais offrent une envergure de retouche beaucoup plus vaste), puis par la balance des blancs (ou température, sert à corriger les couleurs en fonction de la source lumineuse, les ampoules incandescentes sont plutôt jaunes alors que les LED sont plutôt bleues, une bonne balance des blancs sert à corriger ces déséquilibres afin d’obtenir des couleurs parfaites) et par l’exposition, les hautes et basses lumière (les zones très claires et les zones très sombres), pour enregistrer le tout sous un format TIFF 16bits (équivalent du format RAW mais qui peut être lu sur tous les logiciels, contrairement au format RAW qui nécessite un logiciel spécifique pour être traité).

Photo d’une tête de fourmi avant et après nettoyage sous Photoshop (une heure de travail) (Source : P. Anquet)

Les fichiers sont ensuite empilés à l’aide du logiciel Zerene Stacker, je sélectionne la meilleure version entre les divers stacks (empilement d’images) en Pmax et en Dmap (Pmax et Dmap sont deux algorythmes de stacking dans Zerene Stacker, en fonction des sujets, il sera préféré l’un ou l’autre, voire les deux). Grâce à l’outil retouche de Zerene, je récupère par la suite les meilleures zones des deux versions pour obtenir une image propre. Certains sujets simples ne demandent que quelques minutes de travail, mais d’autres requièrent plus d’une heure juste pour corriger les problèmes d’antennes ou de pattes dédoublées, les halos autour des poils ou autres joyeusetés !

Mon image finale sauvegardée sous le format TIFF 16 bits, je l’ouvre dans Photoshop pour effectuer un nettoyage en profondeur grâce à l’outil duplication. Ensuite, j’effectue un coup de dodge/burn (éclaircissement ou assombrissement localisé) pour régler le contraste local, je rééquilibre les couleurs si besoin, si la symétrie n’est pas parfaite, j’utilise alors l’outil marionnette (outil permettant de déformer une image, très pratique pour déplacer précisément une patte ou une antenne afin d’obtenir une symétrie parfaite) et enfin un filtre antibruit pour éliminer le bruit numérique si besoin.

Une image en studio demande des heures de travail, mon record étant plus de 12 heures de travail pour un seul cliché. On peut pousser le vice en réalisant en plus de tout cela un panorama pour obtenir une image de très grande taille avec davantage de détails.

Coléoptère Sterntomis sp. après 12 heures de travail – 80 mégapixels – en haut à gauche : tarses d’une patte – en bas à droite : zoom du thorax – à droite : animal entier (Source : P. Anquet)

 

Dans quel but tout cela ?

Je ne m’étais honnêtement jamais posé cette question… Par ce que ça me plaît et je trouve ça joli De plus, l’extrême difficulté de cette technique est un défi intéressant.

  • Comment valorises-tu tes clichés ?
Ommatidies d’un œil composé de taon (Tabanidae) au rapport 12:1 (Source : P. Anquet)

J’apporte un soin particulier à la prise de vue et au développement. Je préfère la qualité à la quantité et pour cause : je ne réalise que trois ou quatre photos par mois les meilleurs mois. Comme je le disais plus haut, l’esthétique est ma priorité, une belle symétrie, une lumière précise, une netteté parfaite et des couleurs harmonieuses, avec une telle recette même une vulgaire mouche devient superbe.

Le but final est d’imprimer et encadrer mes photos.

  • Quels sont tes prochains défis ?

Je vais continuer à peaufiner ma technique. Je souhaite aller toujours plus loin dans les rapports d’agrandissement, 20:1, 50:1…

Aiguillon de frelon asiatique et une goutte de venin – Photo ayant remporté le 19ème prix du Nikon Small World (Source : P. Anquet)

J’ai récemment décroché la 19ème place du prestigieux concours de microphotographie Nikon Small World avec un cliché de dard de frelon asiatique avec au bout une goutte de venin (photo ci-contre), c’est une récompense inespérée. J’ai toujours admiré les photos de ce concours qui représentent pour moi le haut de gamme de la macrophotographie. Obtenir un prix est un immense honneur. J’ai réalisé ma première exposition début novembre au centre Leclerc de Saint Orens près de Toulouse, une sensation géniale de pouvoir voir mes photos exposées, en espérant que ce soit qu’un début. J’ai à l’occasion vendu quelques clichés, cela fait vraiment plaisir de constater que son travail plaît au point qu’une personne souhaite l’acquérir pour l’exposer chez elles.

Dans les années à venir, j’aimerais travailler avec un Muséum ou des collectionneurs, et surtout, j’ai le souhait de créer de nouvelles expositions… Affaire à suivre.

 

Album photos Pierre Anquet
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Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms


  1. BRUNEAUD Alain dit:

    Salut Benoît, toujours aussi passionnant ! C’est cool de recevoir tes news. Biz. Alain