Interview de Nicolas MOULIN – Entomologiste indépendant


Interview de Nicolas MOULIN
Entomologiste indépendant
Bureau d’étude et d’expertise en entomologie

 

154345_487296362146_4497670_nNicolas MOULIN est un jeune entomologiste indépendant qui a créé son bureau d’étude et d’expertise en entomologie il y a 9 ans. Vous pourrez découvrir ces activités très riches à cette adresse : http://www.nmentomo.fr

Je souhaite remercier Nicolas d’avoir accepté de répondre à mes questions, de sa réactivité, de son enthousiasme et de sa gentillesse. Nicolas nous fait ainsi découvrir une autre manière de vivre de l’entomologie.

  • Bonjour Nicolas, peux-tu nous présenter qui tu es et d’où tu viens ?

J’ai 34 ans, je suis entomologiste à mon compte depuis 9 ans (avec un ou deux salariés depuis 5 ans). Je suis originaire de Paris et maintenant rouennais d’adoption à cause d’une thèse non financée et de choix à faire dans la vie de ma compagne.

  • D’où te vient ta passion pour l’entomologie, et qu’est-ce qui t’intéresse chez les insectes ?

Cette passion m’est venue il y a bien longtemps alors que j’allais en vacances à la campagne dans le Limousin chez mes grands-parents maternels. Ma grand-mère était fascinée par les papillons et en épinglait quelques-uns. J’ai pris le virus en courant la campagne et en écumant les sentiers de montagnes des Alpes avec mes parents, ainsi que les rochers d’escalade.

Chez les insectes, leur diversité et leur capacité d’adaptation m’étonnent toujours.

  • Tu as fait de ta passion un métier, c’est une réelle chance. Explique nous en quoi il consiste et quelles sont les différentes activités que tu réalises et que tu proposes. Travailles-tu seul ou en collaboration avec d’autres entomologistes, bureaux d’études et/ou collectivités ?

C’est une chance… Oui car je vis de ma passion. Mais je suis entrepreneur… Et ce n’est pas facile tous les jours.

Nicolas MOULIN au cours d'un atelier Entomo au Parc National de Lopé - Gabon (2014) (Source : Barbara EVRARD)

Nicolas MOULIN au cours d’un atelier Entomo au Parc National de Lopé – Gabon (2014) (Source : Barbara EVRARD – Université de Rouen)

Mon entreprise propose principalement des services d’expertises, de suivis d’espèces/populations, de diagnostics et d’études d’impact. Elle propose aussi des formations en entomologie et en création d’entreprise dans le domaine de l’environnement. Enfin, quelques animations nous permettent de se raccrocher aux humains et de ne pas rester seuls avec nos chers insectes.

Comme je le disais, j’ai travaillé seul les quatre premières années. J’ai eu plusieurs salariés avant de stabiliser mes collaborations avec une collaboratrice très douée. J’en suis réellement satisfait et nous travaillons bien ensemble (je crois !).

Nous sommes tout autant disposés à travailler seuls qu’en collaboration avec des bureaux d’études, des instituts de recherche, des collectivités locales. Ce sont les marchés publics qui dictent notre rythme.

Enfin, j’entretiens ma casquette de chercheur non déclaré en travaillant beaucoup sur la systématique et l’écologie des mantes. Ce sont elles qui m’amènent sous les tropiques si régulièrement.

  • Plusieurs voies sont possibles pour devenir entomologiste, quel a été ton parcours et ton cheminement personnel pour aboutir à la création de ton propre bureau d’études ? Quelles ont été les difficultés majeures auxquelles tu as été confronté ?

 Je suis un pur produit de l’université : un DEUG d’SVT à Orsay (91) puis une Licence à Tours dans la perspective de passer le DESS sur les insectes car c’était le dernier diplôme existant avec le mot entomologie en intitulé… Mais un Master 2 pro a alors été créé au MNHN (Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris) : E2F, Expertise Faune-Flore, que j’ai finalement suivi en remontant sur Paris.

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Nicolas MOULIN au Parc National de Lopé – Gabon (2014) (Source : Barbara EVRARD – Université de Rouen)

Durant toutes ces années, et depuis l’été de mon baccalauréat, je n’ai cessé de réaliser des stages autour des insectes : du simple assistanat d’une thésarde sur le terrain à mon stage dans un Conservatoire d’Espaces Naturels pour le Bac+5. Très souvent, mes stages ont été portés par une structure de recherche (Institut de Recherche pour le Développement – IRD). J’ai donc été tiraillé tout au long de mon cursus entre la recherche et l’appliqué…

Pour mon entreprise : durant tout mon Master 2, je me suis demandé ce que j’allais devenir, végéter des années avec une thèse dans l’attente d’une place au MNHN (inespérée)… ou être proactif et créer mon propre travail. N’étant pas très patient, j’ai choisi la solution 2.

Je ne voyais aucun horizon stable pour un passionné en entomologie alors je me suis lancé dans la création de mon entreprise quatre mois après mon diplôme de M2 pro. Et cela fait neuf ans maintenant…

Ca ne fut pas sans déboires : manque d’argent, compétition sur les marchés publics, absence totale de connaissances en comptabilité, management, gestion d’entreprise. J’ai tout appris sur le tas, avec des formations, et un soutien indéfectible de mes parents et de mon entourage. L’argent, malheureusement, reste le nerf de la guerre…

  • Tu es spécialiste des mantes-religieuses au niveau mondial je crois, pourquoi ces insectes en particulier ?
Mante de l'espèce Pseudocreobotra ocellata (Gabon) (Source : Nicolas MOULIN)

Mante de l’espèce Pseudocreobotra ocellata (Gabon) (Source : Nicolas MOULIN)

En France, nous ne sommes pas nombreux à travailler sur les mantes : trois personnes officieuses (dont moi) et une personne officielle (qui pourrait être notre grand-père et que j’estime beaucoup !). Les mantes (… oui je préfère que l’on dise les mantes car elles sont sans religion, héhé) sont exceptionnelles ! C’est un de nos plus grands prédateurs chez les insectes avec les carabes (Carabidae), certains Hyménoptères (guêpes, abeilles…), les Odonates (libellules…). Elles sont très diversifiées avec des morphologies à couper le souffle. Nous les trouvons dans quasiment toutes les parties du monde (hors pôles et milieux trop froids), du niveau de la mer à de hautes altitudes (lire également cet article sur leur histoire évolutive).

  • Dans ce cadre, tu organises et tu mènes des expéditions de recherche en Afrique afin de découvrir de nouvelles espèces et de préserver la biodiversité. Comment s’organise ce type de mission en terme de logistique, de financement, de personnes, etc., le temps nécessaire pour l’organisation ou encore le choix du site d’étude ? Que deviennent les insectes collectés, comment valorises-tu les nouvelles données obtenues ?
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Nicolas Moulin en Terre Pygmée en République Centrafricaine (2012) (Source : Nicolas MOULIN)

Grâce à elles, je suis reconnu comme un encadrant en entomologie des écoles de terrain (ECOTROP) en Afrique, pour l’instant au Cameroun et au Gabon. Elles me servent de modèles biologiques lorsque nous faisons des formations aux étudiants. Ainsi, j’ai des données sur elles chaque année depuis 2011. Mais je ne me désintéresse pas des autres espèces américaines et asiatiques, tout aussi captivantes.

Si l’on parle ECOTROP : ce sont des missions co-organisées par des structures de recherche publiques comme l’IRD, le CEFE (Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive), par des universités françaises, camerounaises et gabonaises…, par des structures locales comme l’ANPN (Agence Nationale des Parcs Nationaux du Gabon) ou le WCS (Wildlife Conservation Society). En deux semaines sur place, nous cherchons à montrer aux étudiants de tous horizons et de différentes nationalités ce qu’est le travail de recherche sous les tropiques : en entomologie, mais aussi en paléo-environnement, en biologie de la santé, en sciences sociales…

Mante de l'espèce Sibylla dolosa - Monts de Cristal au Gabon (décembre 2015) (Source : Nicolas MOULIN)

Mante de l’espèce Sibylla dolosa – Monts de Cristal au Gabon (décembre 2015) (Source : Nicolas MOULIN)

Pour résumer, je suis le seul entrepreneur de l’équipe… Mais cela permet de montrer aux étudiants qu’il n’y a pas forcément que le monde de la recherche pour s’en sortir.

Toutes les questions logistiques sont gérées par les organisateurs. Je suis un encadrant en entomologie qui… met beaucoup son grain de sel ! Mais pas organisateur, ni porteur de projet.

Les insectes collectés sont très ciblés durant les missions ECOTROP. Ils sont conservés par les personnes susceptibles de les étudier ou de les valoriser. Personnellement, je ne conserve que les mantes pour réaliser des révisions taxonomiques, apporter des informations biogéographiques ou publier les résultats intéressants obtenus lors d’un atelier réalisé avec les étudiants. Enfin, j’alimente énormément des projets de barcoding : je dispose d’une bibliothèque de référence de séquence à base COI (Cytochrome Oxydase-I Gene) sur BOLD (Barcode of Life Diversity System) : pour en savoir plus ici.

  • Combien de nouvelles espèces ont pu être décrites grâce à tes travaux ?

Tant que je n’aurais pas fini tous les articles que j’ai commencés… 3-4 descriptions sont en cours. Mais c’est long ! Par contre, j’apporte beaucoup d’informations sur d’autres travaux taxonomiques de collègues internationaux.

  • Beaucoup de jeunes passionnés souhaitent devenir entomologistes, soit dans la recherche, soit comme naturalistes, soit comme ingénieurs d’études, par exemple, que leur conseillerais-tu ? Des opportunités sont-elles encore possibles dans cette discipline ?

Que la force soit avec eux !

Qu’ils écoutent leur coeur ! Je ne vais pas plus indiquer le coté appliqué que recherche de l’entomologie. Chacun doit faire son choix. Dans tous les cas, je veux bien conseiller les jeunes qui sont demandeurs.

Ah ! L’entomologie ! ses amateurs, ses professionnels, ses professionnels amateurs (parce que ils les aiment les insectes !). C’est difficile. Passionnés, nous sommes tous des amateurs d’insectes. Nous pratiquons l’entomologie, le week-end, pendant les vacances, pendant des voyages… Nous voulons en vivre… Je ne sais pas ce que sera l’avenir de notre discipline : des musées vides de taxinomiques, des myriades de particuliers suivant les sciences participatives, des entomologistes pas assez formés (car plus de formations…) dans les bureaux d’études… Je ne sais pas… alors que les insectes sont si nombreux…

  • Pour finir, peux-tu nous raconter une anecdote concernant tes découvertes ?

Une anecdote toute fraiche alors…

Chenille du papillon Limacocidae (Gabon 2015) (Source : Nicolas MOULIN)

Chenille du papillon Limacocidae (Gabon 2015) (Source : Nicolas MOULIN)

Lors de mon récent séjour au Gabon, en décembre 2015, j’ai posé un piège aérien dans les arbres, ce qui me tient beaucoup à coeur. J’ai confectionné seul un interrupteur crépusculaire qui allume un néon UV à la tombée de la nuit et s’éteint au levée du jour, tout cela alimenté par une batterie de voiture. La mise en place est souvent longue et exténuante sous les conditions tropicales surtout si on veut le positionner le plus haut possible dans les arbres. Ainsi, un matin lors de la mise en place, je me fais « piquer/brûler » au coude par quelque chose dans la végétation environnante. Je ne vois/trouve pas ce que c’est… Nous faisons les meilleures et les pires hypothèses de l’origine. J’ai passé une de mes pires journées sous les tropiques en terme de douleur et de gonflement (localisé et que nous suivions heure par heure avec des dessins au feutre). Après X médicaments ingérés… la douleur se calme et nous partons en chasse nocturne. Vers minuit, nous décidons de descendre mon piège pour voir ce qu’il en est… Et là nous tombons sur la coupable (voir photo ci-contre) : une belle chenille de Limacodidae. Les insectes sont fascinants, diversifiés et d’une capacité d’adaptation sans limite…

Rubrique interviews

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Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms


1 comment

  1. vivien jacky février 24, 2016 8:40   Répondre

    Bonjour , je suis entomologiste amateur depuis de nombreuses années et je cherche des contacts
    pour achat ou dons de cocons de saturnidaes ou oeufs avec listes de plantes nourriciéres .
    pas facile , les contacts .
    Amicalement ; JACKY

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