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Entomophilatélie

par Patrice BONAFONTE

Philatélie et entomologie sont toutes deux de grands champs d’études à multiples facettes. Pour ceux qui ont un double penchant entomologique et philatélique, la combinaison des deux occupations en « entomophilatélie » peut être un violon d’Ingres très enrichissant et très éducatif. Cependant, que peut-on inclure dans un court traitement du sujet ?

Patrice Bonafonte

Après un parcours professionnel comme entomologiste dans les années  1970, sur les cochenilles notamment à l’INRA d’Alger, Patrice s’est ensuite reconverti dans l’informatique où il a exercé comme chef de projet et de service documentation chez Bull jusqu’en 2015. Spécialiste des coléoptères Carabus et Cerambycidae, il s’adonne également à de nombreuses activités entomologiques, associations, publications, photographie et l’entomophilatélie.

Evidemment, les insectes sont présents depuis beaucoup plus longtemps que les timbres-poste, mais les deux ont été insultés et vénérés par l’humanité. J’ai décidé de me focaliser plus particulièrement sur les timbres de coléoptères.

Mais auparavant, toutefois, je voudrais dire quelques mots à propos des timbres d’insectes et de la collection thématique de timbres.

Si l’on parcourt les pages d’un catalogue de timbres, il apparaît assez rapidement que les insectes (et surtout les papillons !) sont un thème populaire. A peu près tous les pays ont émis des timbres représentant des insectes (même si c’est dans une optique purement commerciale ayant pour cible principale les collectionneurs thématistes, et trop souvent sans aucun rapport avec les espèces vivant dans ces mêmes pays).

Le premier timbre d’insecte a été émis en 1891 par le Nicaragua et représente une ruche faisant partie d’une scène symbolisant la productivité et la fertilité. Le premier coléoptère sur timbre a été le lucane Chiasognathus grantii, émis en 1948 par le Chili dans une série en hommage au naturaliste français Claude GAY. Cette série comprenait aussi une mante (Mantis gayi) et un papillon (Castnia eudesmia).

Première série de la représentation d’un coléoptère sur timbre en 1948 par le Chili en hommage au français Claude Gay ( Chiasognathus grantii) ( Source : …)

 

Pourquoi les coléoptères ?

Entomologiste de formation, entomologiste de métier, puis reconverti en concepteur-rédacteur technique d’ouvrages d’informatique chez un grand constructeur français, mais toujours entomologiste en tant qu’amateur, je collectionnais les timbres comme ci comme ça jusqu’à ce que je tombe sur cette série de Hongrie de 1954 qui m’a fait basculer dans la collection de timbres de coléoptères.

Série de timbres hongrois de 1954 (Source : P. Bonafonte)

 

Et pourquoi un site internet ? 

La motivation première était de publier une mancoliste (liste de pièces/d’objets qui manquent au collectionneur et qu’il souhaite se procurer), laquelle les internautes pourraient combler petit à petit. J’ai été hébergé dans un premier temps sur le site de Valérie Chansigaud qui avait les mêmes préoccupations que moi. Valérie étant de plus en plus accaparée par ses différentes occupations (sa thèse à l’époque), j’ai décidé de me lancer. Un petit tour sur le web m’a rapidement montré qu’il n’y avait aucun site consacré exclusivement à cette collection. Les papillons, les abeilles, la malaria étaient des sujets principaux des sites entomophilatéliques. Une envie de partage et une collection virtuelle un peu plus économique qu’une collection réelle (l’une n’empêchant d’ailleurs pas l’autre) m’a poussé à m’y mettre.

La création du site m’a permis également de me familiariser avec le langage html et avec sql pour la gestion de ma base de données en ligne. Il m’a permis aussi de nouer de très nombreux contacts avec des entomophilatélistes du monde entier, à commencer par Darren Pollock qui a corrigé la version anglo-saxonne, Don Wright de l’ATA (American Topical Association), et l’AFPT (Association Française de Philatélie Thématique) qui a publié ce site dans ses bulletins thématiques.

Le plan du site : une présentation des principales familles avec des timbres les illustrant, une partie didactique sur l’intérêt économique et culturel des coléoptères (coccinelles et doryphore, scarabée sacré, lucane peint par Dürer sont tous représentés sur timbres), et enfin une liste par pays montrant tous les timbres de coléoptères émis par ces pays.

Juste un petit exemple de l’intérêt, qui est tout à fait autre que celui d’aligner des vignettes :

Le timbre de Mauritanie (1969) montre Chilocorus bipustulatus utilisée pour lutter contre la cochenille du palmier-dattier Parlatoria blanchardi. Celui de Turquie (1980) montre Rodalia cardinalis, utilisée pour lutter contre la cochenille Icerya purchasi, sur agrumes entre autres.

A gauche : Timbre de Mauritanie (1969) illustrant la coccinelle Chilocorus bipustulatus utilisée pour lutter contre la cochenille du palmier-dattier Parlatoria blanchardiA droite : Timbre turc (1980) illustrant une la coccinelle Rodalia cardinalis utilisée en lutte biologique contre la cochenille Icerva purchasi sur agrumes ( Source : P. Bonafonte)

 

Et l’aspect scientifique dans tout ça ?

Au delà des pays choisissant des espèces sans aucun rapport avec eux, il est souvent intéressant de voir des représentants locaux de leur faune. Il faut aussi souvent vérifier la dénomination des espèces représentées. Si parfois l’on est à la limite du ridicule, il faut aussi souvent faire des recherches poussées, et c’est là qu’internet est précieux car on a rapidement des contacts avec des correspondants intéressés par le sujet.

Quelques petits exemples :

Une série de 1991 de la République Populaire du Congo veut nous monter des insectes locaux. Outre un Dynaste et un Goliath, deux autres timbres montrent (plus exactement, sont censés montrer) la bruche de l’arachide et le scolyte du caféier, soit un magnifique Elateridae et un non moins beau Cerambycidae (Prionus), allègrement pompé par ailleurs du livre « La Grande Encyclopédie des Insectes », par Jiri Zahradnik et Milan Chvala, 1989, Gründ. 

Timbres de la République Populaire du Congo (1991) illustrant un coléoptère Elateridae (à gauche) – un Cerambycidae (Prionus) (au centre) – Illustration du livre « La Grande Encyclopédie des Insectes » de 1989 (à droite) (Source : P. Bonafonte)

 

La systématique est parfois complètement revisitée. Exemple avec ce timbre (il est vrai qu’il faisait partie d’une série comprenant cinq reptiles, une mante et… ça) :

Exemple de timbre dont l’espèce n’est pas déterminée (Source : P. Bonafonte)

 

Des fois, ça devient plus compliqué. Le timbre suivant nous a demandé environ cinq ans pour proposer un nom. Nous nous y sommes mis à 3 : Don Wright, responsable de la partie entomologie à l’ATA (American Topical Association) et éditeur des catalogues sur les insectes, Jose Reis (co-éditeur du Bulletin mensuel de l’ATA section Entomophilately) et moi-même pour définir le C. de C. variabilis (c’est Cardiophorus).

Timbre illustrant Cardiophorus variablis ( Source : P. Bonafonte)

 

Tout dernièrement, ce fut le timbre suivant sur lequel nous avons « travaillé », Jose et moi, qui reste toujours indéterminé quant à l’espèce (le genre est bien sûr Manticora). Il fait partie d’une série de quatre timbres émis en 2019 sur les insectes du désert du Kalahari, mais il existe quatre espèces au Botswana et vérifier l’édéage sur le timbre est délicat, d’autant plus que c’est probablement une femelle ! Nous avons envoyé une demande de renseignements auprès du service des postes du Botswana, mais sans réponse jusqu’à aujourd’hui…

Timbre du Botswana illustrant un coléoptère du genre Manticola du désert du Kalahari (2019) (Source : P. Bonafonte)

 

Des timbres ont été émis pour commémorer des espèces d’insectes utiles, pour nous sensibiliser aux luttes contre les espèces nuisibles, pour attirer l’attention sur la nécessité de protéger les espèces en danger, ou plus simplement pour dépeindre les formes et les couleurs étonnantes et variées des insectes. Je trouve que la collection de timbres d’insectes (et plus particulièrement de timbres de coléoptères qui est ma thématique) est une passion très enrichissante, et je continue à être émerveillé par le nombre et la variété de ces timbres.

Je ne puis qu’encourager les jeunes entomologistes qui rongent leur frein en hiver car il n’y a plus grand chose à voir comme insectes dans la nature à prolonger à moindre coût leur passion (et sans défauner) en collectionnant les timbres d’insectes. Ils peuvent s’intéresser à des groupes déjà très collectionnés pour lesquelles ils trouveront facilement aide et matière, mais il serait beaucoup plus intéressant et enrichissant de se lancer dans les timbres d’Hémiptères ou de Diptères où pratiquement rien n’est encore fait.

Et à terme ils pourront être sollicités afin que leur site soit listé sur d’autres sites, ou même pour illustrer certaines revues, comme par exemple dans la revue Insectes de l’OPIE numéro 153 (2009-2) :

Article paru dans la revue Insectes de l’OPIE (2009) (Source : P. Bonafonte)

 

Source :
  • Catalogue de timbres  thématique DOMFIL. (1996) : Butterflies and other Insects (24ème édition), Sabadell, Espagne
  • HAMEL, D.R., (1991) : Atlas of Insects on Stamps of the World. Tico Press, Falls Church, VA, USA
  • WRIGHT, D.P., Jr. (1993) : Insects on Stamps of the World. American Topical Association Handbook N°. 123
  • WRIGHT, D.P., Jr. (2014) : Insects on Stamps Vol. IV N°. 164. Une version numérique sur CD ROM existe également
  • Bulletins Faune, puis Faune et Flore de l’Association Française de Philatélie Thématique
Liens internet :

Charité bien ordonnée commençant par soi-même, ci-après mon site personnel sur les timbres de Coléoptères :

Ce site comprend la liste complète de tous les timbres de coléoptères selon divers formats téléchargeables (texte, Excel, pdf).

(archives sur bulletin de l’ATA, avec environ une année de retard)

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Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms