Interview Christophe Avon – Fondateur de WAS

Interview de Christophe AVON
Directeur du Muséum Associatif d’Histoire Naturelle (MAHN) – Alpes-Maritimes
Entomologiste au Laboratoire d’Entomologie Faune Hypogée et Endogée (LEFHE)
Fondateur de l’organisation « World Archives Sciences » (WAS)
Auteur de la « Nouvelle Monographie des Trechniae »

Christophe AvonL’entomologiste Christophe Avon est un passionné aux activités riches et variées. Spécialiste des coléoptères de la sous-famille des Trechinae, Directeur d’un Muséum d’Histoire Naturelle et fondateur de l’organisation « WAS », Christophe Avon, à l’emploi du temps surchargé, a accepté de répondre avec enthousiasme aux questions de « Passion-Entomologie » qui le remercie de partager cette passion avec les lecteurs.

  • Vous êtes directeur de Muséum Associatif d’Histoire Naturelle (MANH) situé dans les Alpes-Maritimes et vous travaillez au sein du Laboratoire d’Entomologie Faune Hypogée et Endogée (LEFHE), pouvez-vous nous décrire l’organisation de ces structures, les activités menées et les thématiques abordées ?

Il est tout d’abord important de préciser que le Laboratoire d’Entomologie Faune Hypogée et Endogée (LEFHE) existe depuis 1994. Il a donc paradoxalement été créé bien avant le Muséum Associatif d’Histoire Naturelle (MAHN) qui l’accueille aujourd’hui. Il s’agit ici d’étudier la biodiversité des faunes cavernicoles du monde, notamment les coléoptères, leur taxonomie et leur évolution.

Le laboratoire LEFHE publie des monographies techniques qui n’intéressent que très peu le grand public. C’est pour cela que le MAHN a, plus tard, vu le jour.

LEFHE

Laboratoire d’entomologie de LEFHE (Source : Christophe Avon)

Des fossiles vivants aux animaux extraordinaires, lieu d’éveil pour les enfants, lieu d’initiation pour les adultes, mais aussi rendez-vous des zoologistes et entomologistes, le musée donne accès à ses collections : papillons du monde et de Provence, coléoptères exceptionnels, arthropodes archaïques, raretés souterraines, mammifères naturalisés… Les collections du MAHN-84, qui s’appuyaient , à l’origine, sur les dépôts d’espèces types, sont devenues totalement originales et uniques en France grâce à l’importante politique d’acquisition et de travail de terrain menée par le LEFHE. En effet, à partir d’un concept original visant à cerner l’essence même de la biodiversité des régions alpines, subalpines et méditerranéennes, le musée sollicite le visiteur par l’impact sensible émanant des faunes rares, exceptionnelles et diversifiées. Cette volonté s’exprime à travers la présentation d’animaux de formes, de couleur et de moeurs choisies pour leurs adaptations particulières et originales aux divers biotopes de France et d’ailleurs.

L’originalité de ce musée est de s’appuyer surtout sur des espèces essentiellement endémiques servant de références scientifique, historique et esthétique, pour exprimer l’incroyable diversité zoologique jusque dans ses retranchements les plus spectaculaires et souvent les plus représentatifs de l’état de notre planète.

  • Quel a été votre parcours professionnel et en quoi consiste votre travail actuel ?

Mon parcours professionnel en entomologie est simple : j’ai toujours travaillé au sein du laboratoire LEFHE et me suis toujours consacré à la poursuite des travaux et de la monographie des coléoptères Trechinae de René Jeannel (1).

  • Vous avez également créé une organisation : World Archives of Sciences. Pourriez-vous nous raconter cette aventure et expliquer quel est le rôle de cette organisation ?

En 2000, j’ai créé une grande organisation nommée « WAS » pour « World Archives of Sciences » qui est maintenant bien connue du grand public.

Ce projet me tient très à coeur car j’y ai mis, comme vous pouvez l’imaginer, beaucoup de temps pour regrouper avec mon équipe plus de 41 000 000 de documents scientifiques : tous les scans d’espèces disponibles dans les muséums internationaux et la majeure partie des ouvrages numérisés des plus grandes bibliothèques.

World Archives of Sciences (Source :

World Archives of Sciences (Source : WAS)

Le développement considérable qu’a connu internet a conduit à une croissance exponentielle du nombre d’internautes mais également du nombre de documents mis en ligne. Estimée à quelques centaines de milliers de textes accessibles au début du web, en 1993, la masse d’information numérique disponible sur le réseau dépassait les 900 millions de documents fin 2000 pour atteindre les 25 milliards de ressources en 2004 ! Grace à internet, des milliers de documents littéraires et scientifiques, d’articles, de travaux universitaires et de recherche, d’images et de vidéos sont désormais consultables à l’écran et le mouvement va en s’amplifiant. Les internautes souhaitent de plus en plus consulter directement, à distance et gratuitement, les documents sous forme électronique. La tendance actuelle à la numérisation des fonds des bibliothèques répond à cette attente.

WAS bouleverse donc la production, la conservation et l’accès à l’information, le savoir et la culture. Il est devenu, pour un grand nombre de scientifiques (plus de 150 000 abonnés), l’un des principaux moyens d’accès à la connaissance, à la communication et à la diffusion de l’information scientifique.

  • D’où vous vient cette passion pour l’entomologie ? Quelles sont les familles qui vous intéressent le plus ?

Ma passion pour l’entomologie est venue de mon père qui pourtant détestait ça ! Il m’a simplement accompagné à l’âge de 11 ans  dans une exposition d’insectes où j’ai pu acheter (avec son argent :)) mon premier ouvrage : « Premier pas dans le monde des insectes » par Jean Bremond (Ed. La Maison Rustique). Je le possède encore et lorsque je l’ouvre, une grande émotion m’envahit encore : les photos, les odeurs… Hélas, ce livre n’est plus publié.

Depuis cette découverte, j’ai mené plusieurs études tout d’abord sur les lépidoptères, puis les coléoptères. Viennent ensuite les rencontres avec Jean Balazuc (2), Lucien-Charles Genest (3) (aujourd’hui hélas tous deux disparus) mais surtout Jean-Claude Giordan (4) qui changea à tout jamais ma perception de l’entomologie par l’étude de « ses » faunes cavernicoles. C’est Paul Bonadona (5), qui l’avait « formé », j’étais donc à la bonne école…

  • Après vingt ans de travail, vous venez d’actualiser la monographie de la sous-famille des Trechinae, soit 3000 pages et 3500 figures. Quel travail ! Pourquoi ce taxon ? Comment avez-vous procédé et avec quels soutiens ?
Duvalius avoni - Espèce cavernicole (Coleoptera - Carabidae) (Source : Christophe Avon)

Duvalius avoni – Espèce cavernicole décrite par C. Avon (Coleoptera – Carabidae – Trechinae) (Source : Christophe Avon)

Oui, après plus de vingt ans de travail sur la « Nouvelle Monographie des Trechinae » et huit tomes déjà édités, je continue inlassablement à classifier et à dessiner ces petits coléoptères avec le soutien de mes collaborateurs (ici). Reste beaucoup à faire mais une nouvelle vision d’ensemble commence à se dessiner. Ces études permettront aux générations futures de mieux comprendre l’adaptation de ces insectes au sol et au milieu cavernicole, de découvrir des « clés » génétiques, de s’intéresser de plus près à la paléogéographie et à la paléoclimatologie que ces espèces reliques nous dessinent (Lire l’article sur Duvalius abyssimus).

  • Quels sont vos projets ?

Concernant mes projets actuels, je compte bien sûr continuer la monographie mais également me consacrer au développement de « WAS ». Dans le futur, World Archives of Sciences sera capable en tout automatisme, de créer une monographie en temps réel. Ceci est déjà possible pour de grands groupes bien connus (Cf. Heterocera of Papua and West-Papua : the first automated monograph, C. Avon – 2016)

  • Comment envisagez-vous le futur de l’entomologie en général et pour ceux qui souhaitent vivre de cette passion ?
Otiorhynchus avoni (Coleoptera - Cucurlionidae) (Source : Christophe avon)

Otiorhynchus avoni – espèce décrite par C. Avon (Coleoptera – Cucurlionidae – Entiminae) (Source : Christophe avon)

Pour moi, le futur de l’entomologie sera le plus prometteur dans le domaine de l’agroalimentaire et de l’entomologie légale.

Pourtant, je reste persuadé qu’à plus grande échelle, l’étude des faunes extrêmes et confinées (adaptations, convergences, évolution des extrémophiles….) nous aidera beaucoup dans notre compréhension du vivant et de ce qui nous entoure. Vivre de cette passion reste difficile aujourd’hui mais il existe encore beaucoup de chose inexplorées ou mal comprises et c’est certainement celles-là qui feront que l’entomologie ne disparaîtra pas.

  • Enfin, auriez-vous un « souvenir entomologique », pour reprendre le titre des « Souvenirs » de Fabre, que vous aimeriez nous faire partager ?

Il y a beaucoup de « Souvenirs entomologiques » que je pourrais partager avec vous, surtout dans l’étude des faunes cavernicoles : comme les grandes peurs spéléologiques, les chutes de pierres dans les avens où l’on échappe régulièrement à la mort…

Mais je choisirai ici plus simplement et plus agréablement les explorations régulières sur les chemins de France avec ma compagne et co-auteure Pascale Courtial (6), dans notre « laboratoire roulant » qui n’est autre qu’un camping car aménagé, nous permettant d’étudier les faunes entomologiques en leurs lieux et places.

Références
  1. René Jeannel, né le 22 mars 1879 à Paris et mort le 20 février 1965 à Paris, naturaliste français à la fois zoologiste, botaniste, géologue, paléontologiste, préhistorien, spéléologue, explorateur et biogéographe, fut longtemps directeur du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris (MNHN). Il était considéré par ses pairs comme l’un des plus éminents entomologistes de son époque et un maître incontesté dans le monde entier de l’entomologie souterraine ». 
  2. Jean Balazuc (1914-1994) : ce médecin et chirurgien pratiqua en amateur éclairé l’entomologie, la tératologie des arthropodes, la mycologie (étude des Laboulbéniales) et la biospéléologie. 
  3. Lucien-Charles Genest (1928-2003) : illustre biospéléologie français.
  4. Jean-Claude Giordan : entomologiste et ami, découvreur de nombreuses nouvelles espèces de coléoptères cavernicoles (Trechinae) en région PACA (France).
  5. Paul Bonadona (1909-1997) : célèbre entomologiste français.
  6. Pascale Courtial : Université de Nice Sophia Antipolis, Service Etudes et Pilotage, Vice-Présidente du LEFHE (France).
Rubrique interviews

Dans la même rubrique, vous pouvez découvrir les interviews de :

  • David GIRON (entomologiste-chercheur CNRS – IRBI-Université de Tours)
  • Henri-Pierre ABERLENC (entomologiste – CIRAD)
  • Nicolas MOULIN (entomologiste indépendant)
  • Patrice BOUCHARD (chercheur entomologiste – Université d’ottawa)
  • Marius BREDON (entomologiste – diplômé du Master 2 de Tours)
  • Bruno MERIGUET (Entomologiste – Office Pour les Insectes et leur Environnement – OPIE)
  • Adrian Hoskins (Entomologiste de renommée internationale – Spécialiste des papillons rhopalocères)
  • Pierre-Olivier Maquart (Entomologiste spécialiste de Cerambycidae africains et des Amblypyges – Doctorant à l’Université de Sterling)
Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms


1 comment

  1. Nassiet octobre 12, 2016 8:40   Répondre

    Bonjour !

    Reconstituant l’histoire de Bepmale (admis Sté entomologique de France 1876) auteur du Trechus Bemalei (Janel) et créant la ruta de las mariposas sur les conseils de Francis Duranthon, je cherche à lier contact. Je publie dans mon blog dont « mes amis papillons »

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