Mon métier : entomologiste, spécialiste des insectes auxiliaires – Cap ou pas de cap de réduire les pesticides ?

Mon métier : entomologiste, spécialiste des insectes auxiliaires – Cap ou pas de cap de réduire les pesticides ?

Par Johanna Villenave-Chasset

Cela fait 19 ans que je pratique l’entomologie. J’ai découvert les insectes réellement au cours de mon cursus universitaire à la Faculté des Sciences de Nantes auprès du Dr. Yves Gruet, spécialiste des termites. Ensuite, au cours d’un stage dans une association de pêche et de protection des milieux aquatiques, l’Ablette Angevine, j’ai été formée plus spécifiquement par un autre entomologiste, le Dr. Dominique Thierry, à l’identification des exuvies des Odonates et des Névroptères.

Les résultats de ces travaux au sein de l’Ile Saint-Aubin, situé près d’Angers, ont été présentés auprès du Laboratoire d’entomologie de l’Institut National d’Horticulture et du Paysage. J’ai pu y montrer les différentes espèces de chrysopes et d’hémérobes sauvages qui peuvent habiter dans un site naturel, ce qui a intéressé le laboratoire ainsi que le Pôle Agronomique Ouest à des fins de protection des cultures. En effet, ingénieurs et chercheurs se posaient la question : comment attirer et favoriser la plus grande diversité et abondance en chrysopes dans les agroécosystèmes ?

J’ai ensuite fait ma thèse de doctorat en janvier 2003 sur le contrôle biologique par conservation des auxiliaires sauvages. Le contrôle biologique par conservation (CBC) des auxiliaires était complètement nouveau à cette époque. J’avais traduit le terme anglophone d’un australien Pedro Barbosa qui avait écrit un livre sur ce sujet en 1998.

Contrairement à la lutte biologique où on lutte contre des bio-agresseurs prédéfinis grâce à des auxiliaires commercialisés et lâchés, en CBC on cherche à maintenir des auxiliaires sauvages dans les agroécosystèmes et au sein des parcelles agricoles afin qu’ils maintiennent les phytophages nuisibles des cultures sous les seuils de nuisibilité théoriques.

Au fait, c’est quoi un auxiliaire ?

Ce sont des arthropodes utiles en protection des cultures car prédateurs de phytophages nuisibles. Ils font partis de ce que l’on appelle également la biodiversité fonctionnelle qui offre des services aux agriculteurs tout comme la pollinisation, la décomposition, la vie du sol.  Du coup, j’ai axé mes recherches de thèse sur le maintien des chrysopes dans les agroécosystèmes (Villenave, 2006), cette famille de Névroptères étant considérée comme auxiliaire depuis des décennies.

Les chrysopes, et plus particulièrement Chrysoperla carnea et Chrysoperla lucasina, espèces indigènes dont la première est dominante au nord de la Loire et la seconde dominante au sud de la Loire, sont élevées en masse et même commercialisées en lutte biologique.  Il faut croire que c’est un sujet qui commençait réellement à intéresser car le jour de ma soutenance de doctorat, l’amphithéâtre était plein. C’est pour une de ces raisons, que j’ai créé ensuite mon propre laboratoire en recherche appliquée qui s’appelle Flor’Insectes, en 2007.

Création de mon Laboratoire de recherche appliquée Flor’Insectes

Au départ, je travaillais plutôt pour des laboratoires en recherches fondamentale, agronomique, agricole (INRAE, Arvalis, ACTA…), pour des centres d’expérimentations, ou encore pour des Chambres d’Agriculture, mais depuis quelques années avec le retrait de nombreux pesticides, pour éviter d’être malades ou d’avoir une mauvaise image, de plus en plus d’agriculteurs demandent de travailler avec moi afin que je les aide à réduire voire arrêter l’utilisation des insecticides, acaricides, anti-limaces ou encore herbicides.


Laboratoire Flor’Insectes


 

Des insectes et des fleurs

Tout d’abord, quels sont ces auxiliaires qui peuvent protéger les cultures ? Le groupe le plus connu du grand public est celui des coccinelles où certaines sont plutôt inféodées à la strate basse et vont donc protéger les cultures céréalières et maraîchères des attaques des pucerons, comme pour les plus communes dans les exploitations agricoles, la Coccinelle à 7 points (Coccinella 7-punctata), la Coccinelle à damier (Propylea 14-punctata) ou encore la Coccinelle des friches (Hippodamia variegata). D’autres vivent dans la strate haute : la Coccinelle rosée (Oenopia conglobata), la Coccinelle à 2 points (Adalia 2-punctata (photo 1 ci-dessous), la Coccinelle à 10 points (Adalia 10-punctata) où elles sont utiles en verger.

Photo 1 : Accouplement entre deux morphes de coccinelles Adalia bipunctata (Source : B. Gilles)

Les coccinelles sont surtout prédatrices de pucerons au stade larvaire où elles peuvent manger jusqu’à une trentaine de pucerons (lien) par jour mais peuvent également consommer des chrysalides, des psylles ou d’autres larves d’insectes si les pucerons venaient à manquer. Mais ce que l’on sait moins, c’est que les adultes ont une alimentation mixte, et peuvent consommer du pollen (Hodek et al., 2012). Elles affectionnent la végétation dense composée de luzerne, féverole, vesce, orties, consoude, panais, tanaisie… Et c’est justement l’objectif de recherche en CBC, c’est de connaître la bio-écologie des différentes espèces afin de les attirer et de les maintenir dans les parcelles agricoles en leur apportant leurs habitats nécessaires à leur cycle de vie.

Ainsi, pour préserver et attirer les diverses espèces de coccinelles qui ne vont pas agir tout à fait durant les mêmes périodes ou sur les mêmes plantes cultivées, on va apporter les plantes qui leur sont favorables ou qui hébergent des proies hôtes de substitution afin de les garder toute l’année.

De même, les chrysopes qui sont des prédatrices généralistes au stade larvaire et consomment tous les petits arthropodes à corps mous tels que les thrips, pucerons, acariens, œufs et larves d’insectes diverses, aleurodes, psylles, sont une fois adulte, pour le genre le plus commun Chrysoperla, glycopalynophage, c’est-à-dire consommatrices de pollen. Les chrysopes en ont besoin pour se reproduire. Plus une femelle de chrysope consommera du pollen, plus elle pondra des œufs, et ce, jusqu’à 40 œufs par jour ! Et chaque œuf donnera une larve qui pourra manger jusqu’à une trentaine de pucerons par jour (figure 1). Le potentiel peut ainsi être énorme.

Faut-il encore avoir des fleurs à proximité ! Leur préférence ? Des fleurs de carotte, aneth, fenouil, cumin, panais, ail, poireau, chrysanthème des moissons, bleuet, marguerite, compagnons rouges et blancs, cardère, cirses… (Villenave et Denis, 2013).

On peut encore continuer : les syrphes (figure 1), ces mouches ressemblant soit à des guêpes soit à des abeilles et qui ont un vol stationnaire si caractéristique, si leurs larves sont de redoutables prédatrices de pucerons, les adultes ont également besoin de pollen pour se reproduire. Et topo que pour les chrysopes, plus une femelle de syrphe consommera du pollen au stade adulte, plus elle pondra des œufs qui donneront chacun une larve qui pourra consommer jusqu’à également une trentaine de pucerons par jour.

Et ainsi de suite : pour que des punaises prédatrices Anthocorides (figure 1), Nabides ou encore certaines espèces de Mirides soient présentes dans les agroécosystèmes, il leur faut de la végétation dense composées notamment de phacélie, bleuet, chrysanthème des moissons ou encore de Fabacées.

Idem pour les Carabidae et les Staphylinidae, ces coléoptères prédateurs, pour beaucoup d’espèces, dont les larves vivent dans le sol, les adultes, rampants sur le sol, ont besoin de couverts végétaux pour se déplacer en toute sécurité.

Figure 1 : Photos 1 (à gauche) : Chrysope adulte sur épi de blé – Photo 2 (au centre) : oeuf de Syrphe parmi les pucerons sur feuille de charme – Photo 3 (à droite) : punaise Anthocoride, prédateur d’acariens, de pucerons et de thrips (Source : J. Villenave-Chasset)

 

Plus il y a de fleurs, plus il y a d’auxiliaires

Il faut suffisamment de fleurs pour arrêter les insecticides.

Evidemment, la liste n’est pas exhaustive. Pour avoir la plus grande diversité de prédateurs pour une diversité de phytophages, il faut une diversité floristique et une diversité des habitats importantes. Beaucoup d’études scientifiques montrent l’intérêt de la diversité floristique pour par exemple :

  • Avoir des hyménoptères parasitoïdes (lien) dans les parcelles qui y trouvent du nectar et des proies de substitution
  • Augmenter la pollinisation, les abeilles sauvages et solitaires y sont ainsi plus nombreuses
  • Perturber les phytophages qui ont plus de mal à localiser grâce aux odeurs et à la vue leurs plantes hôtes, c’est pourquoi on travaille de plus en plus sur des cultures associées à d’autres plantes (exemple du colza associé aux Fabacées telles que la féverole, la vesce, le trèfle incarnat ou encore la lentille)
  • Augmenter les rendements (Dainese et al., 2017)
Mais quel est mon travail exactement ?

Alors tout dépend avec quels clients je travaille. En effet, je fais encore quelques recherches et des suivis sur des aménagements mais je travaille de plus en plus avec des groupements d’agriculteurs directement.

Dans un premier temps, je donne des formations à des agriculteurs afin qu’ils reconnaissent les auxiliaires et leurs différents stades (œufs, larves, adultes), afin qu’ils sachent faire des observations sur leurs cultures et qu’ils puissent évaluer s’il faut traiter ou laisser agir les auxiliaires. Et surtout, je leur donne des notions sur la bio-écologie de ces insectes pour mieux les favoriser(photo 2). Quels sont leurs habitats (sites d’alimentation en pollen et en proies de substitution, sites de repos, d’hivernage…).

Photo 2 : Agriculteurs dans une bande fleurie (Source : J. Villenave-Chasset)

Dans un second temps, nous travaillons ensemble sur les aménagements à mettre en place au sein de l’exploitation agricole ou de la collectivité : bandes fleuries, agroforesterie, haie, bordures de plantes vivaces, semis de plantes annuelles, à l’extérieur ou encore à l’intérieur des serres et des tunnels froids. On ne fait pas n’importe quoi, n’importe où. C’est de la réflexion. On liste les problématiques (acariens, pucerons, thrips, cochenilles…), selon les types de cultures (viticulture, arboriculture, grandes cultures, maraîchage, horticulture, pépinières, ou encore espaces verts).

On plantes des haies avec des essences arbustives et arborescentes adaptées au sol et au climat, qui offrent une large période de floraison et qui soient attractives pour les auxiliaires. Mais attention, il ne faut pas à l’inverse que ce soit des plantes hôtes aux bioagresseurs. Prenons l’exemple du noisetier qui fleurit dès février, à la sortie des sites d’hivernage, et qui hébergent des pucerons spécifiques, le grand puceron du noisetier (Corylobium avellanae) et le petit puceron du noisetier (Myzocallis coryli).

Et on sème plutôt des plantes sauvages (bleuet, anthemis, carotte, aneth, panais…) ou cultivées (sainfoin, luzerne, féverole, moutarde…), pas des plantes horticoles dont les variétés sont dépourvues de pollen.

Les agro-écosystèmes sont des écosystèmes artificiels, les plantes étant cultivées en mono-cultures sur des espaces très grands, et avec des besoins de rendements et de qualité importants, les aménagements seront donc également artificiels afin d’obtenir en masse des auxiliaires et qu’ils viennent suffisamment nombreux pour contre-carrer la destruction des bio-agresseurs.

Photo 3 : Fleurs semées dans des inter-rangs dans un verger (Source : J. Villenave-Chasset)

Il faut par exemple en grandes cultures, des bandes fleuries qui coupent régulièrement les parcelles, composées de beaucoup de fleurs, si possible pérennes en bordure. Mais ces bandes fleuries doivent être faciles à semer, demandant peu d’entretien, et ne coûtant pas chères (pas toujours évident !) (photo 3). Et heureusement que je trouve des coordinateurs sur place, car je travaille avec des agriculteurs situés dans diverses régions en France : Aisne, Oise, Lorraine, Marne, Maine-et-Loire, Sarthe, Deux-Sèvres, Gironde, Lot-et-Garonne, Ile-de-France, Normandie, Bretagne…

Certains agriculteurs sont même devenus très forts dans l’observation et l’identification des auxiliaires voire des autres insectes à l’exemple de Hubert Compère, agriculteur en Picardie.

 

 

 

Mais surtout cela fonctionne, les auxiliaires n’arrivent pas toujours après la bataille, nous avons de super résultats encourageants. Par exemple :

  • en verger, certains arboriculteurs qui ont fait des aménagements sur certaines parcelles ont arrêté l’insecticide contre le puceron cendré sur pommiers après floraison au bout de la 3e année
  • en grandes cultures, certains ont complètement arrêté les insecticides, après avoir semées plein de bandes fleuries et planté des haies,
  • en vigne, des haies sont plantées et des fleurs sont semées
  • en horticulture et pépinière, des fleurs annuelles et des fleurs en pots sont apportées dans les serres et les tunnels, et des prairies fleuries sont semées à l’extérieur, ils conservent ainsi leurs auxiliaires lâchés ou venus naturellement tout l’hiver dans les serres
  • en maraîchage, des bandes fleuries et des engrais verts pleins de fleurs sont semés régulièrement sur l’ensemble de l’exploitation ce qui aide à contrôler les populations de pucerons…
Et après ?
Figure 2 : Page de couverture de l’ouvrage « Biodiversité fonctionnelle » (Source : J. Villenave-Chasset)

Je pense que la demande sera réellement de plus en plus forte, depuis l’arrêt des néocotinoïdes mais également avec l’apparition de plus en plus récurrente des phénomènes de résistance chez de nombreux nuisibles. Je serai peut-être très prochainement obligée d’être aidée. Heureusement, un réseau d’experts indépendants, travaillant sur les solutions alternatives aux pesticides chimiques, s’est constitué en France à l’exemple de Hélène Brun,  experte en maladies des plantes, qui m’aide pour compléter les formations.

Si vous souhaitez connaître plus en détails les auxiliaires et savoir comment les favoriser, j’ai écrit l’ouvrage : « Biodiversité fonctionnelle – Protection des cultures et auxiliaires » qui présente dans une première partie les différents arthropodes auxiliaires avec leurs critères morphologiques, leurs besoins bio-écologiques avec plein de photos pour les reconnaître à différents stades (figure 2). Dans une deuxième partie, quels sont les aménagements à mettre en place pour les favoriser, et enfin en troisième partie des exemples d’aménagements dans différents types d’agroécosystèmes (vigne, verger, grandes cultures, maraîchage, horticulture et pépinière) avec des témoignages de producteurs.


Pour se procurer l’ouvrage  » Biodiversité Fonctionnelle – Protection des cultures et auxiliaires »


La biodiversité pour diminuer les pesticides – TEDxRennes – par Johanna Villenave-Chasset

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