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Interview de Denis Michez – Auteur d' »Abeilles d’Europe » – Editions NAP

Interview de Denis Michez

Spécialiste des abeilles solitaires – Auteur de l’ouvrage « Abeilles d’Europe » avec Nicolas Vereecken, Michael Terzo & Pierre Rasmont

Professeur Assistant – Laboratoire de Zoologie – Université de Mons – Belgique


Vous êtes l’un des principaux contributeurs de l’ouvrage « Abeilles d’Europe » – NAP Editions, pouvez-vous nous présenter ce livre ?

« Abeilles d’Europe » est le premier volume d’une série des éditions NAP sur les Hyménoptères du continent européen. Il introduit cette nouvelle série par une description assez complète de la morphologie, de l’écologie et de l’évolution des Hyménoptères. Les principales techniques de collecte, de préparation et de conservation sont aussi présentées.

Cette partie se termine par une clé illustrée des super-familles d’Hyménoptères présentes en Europe. Le reste de l’ouvrage est exclusivement consacré aux abeilles. Sur base des plus récentes découvertes, l’objectif principal est ici de présenter une synthèse détaillée des connaissances sur ce groupe essentiel de pollinisateurs. Elle est destinée à tous ceux, scientifiques, naturalistes amateurs, gestionnaires d’espace naturel ou d’espace public, qui veulent en savoir un peu plus sur les abeilles sauvages.

Figure 1 : Page de couverture de « Abeilles d’Europe » (Source : NAP)

Cet ouvrage donne tous les outils pour pouvoir déterminer le genre de n’importe quel spécimen collecté. Cette partie commence par une introduction générale où sont présentés les aspects importants permettant de comprendre les abeilles : morphologie, systématique, écologie, distribution et conservation (y compris les actions à mener). Nous discutons ensuite de la collecte des pollinisateurs par filet, bacs ou encore piège Malaise.

Le cœur scientifique de l’ouvrage est la clé de détermination, pour les mâles et les femelles, des abeilles d’Europe. Cette partie est tout à fait originale puisqu’elle est la première clé exhaustive publiée sur les abeilles d’Europe depuis l’ouvrage de Friese en 1901 (Die Bienen Europa’s). Autant dire qu’elle était attendue depuis longtemps ! La dernière partie reprend la liste de ces genres avec une fiche explicative de leur diversité et caractéristiques.

Elle comprend également une liste complète des espèces recensées en Europe avec la littérature associée. L’ensemble de l’ouvrage est richement illustré par des dessins au trait (réalisés par Michael Terzo) et des photos (réalisées par Nicolas Vereecken et Pierre Rasmont).

Comment s’est organisée la publication d’un tel ouvrage ?

Le début du projet remonte à une décennie. Karl Gerin, notre éditeur, a contacté toute une série d’experts des Hyménoptères dont notre laboratoire, spécialisé dans l’étude des abeilles sauvages. Le volume sur les abeilles devait être le dernier publié mais il est finalement le premier à sortir ! En tant qu’auteur, j’avais clairement sous-estimé la difficulté d’aller au bout d’un tel projet. C’est un travail titanesque. Heureusement, la ténacité de Karl nous a aidé à aller au bout de nous-mêmes.

Nous avons aussi bénéficié de l’expérience d’un gros projet européen (STEP, Statut and trend of European Polinators) dans le cadre duquel nous avons publié la toute première Liste rouge des abeilles d’Europe. Par ailleurs, les 4 auteurs (Nicolas Vereecken, Michael Terzo, Pierre Rasmont et moi-même) avons des expertises complémentaires. Nicolas est l’un des photographes d’abeilles les plus talentueux et il a une connaissance poussée de l’écologie des abeilles. Il a aussi déjà publié d’autres livres sur les abeilles et cette expérience a été précieuse. Michael est spécialiste des abeilles du groupe des Xycolopinae (abeilles charpentières) et un excellent illustrateur. Pierre est spécialiste des bourdons et des anthophores. Il a par ailleurs une connaissance globale des abeilles d’Europe grâce à son travail de gestion de banque de données biogéograpiques qu’il a réalisé pour l’Europe.

Enfin, nous avons bénéficié de l’aide de nombreux collègues taxonomistes qui ont relu de longues parties de notre ouvrage.

La disparition des abeilles est globale et inquiétante. Quelle est la situation actuelle en Europe et en France ? Quelles en sont les causes ? 

Le déclin des abeilles est un fait. Personne ne remet en question que la conservation de nos espèces d’abeilles à l’échelle européenne voire mondiale pose un sérieux problème.

Pourtant, ce déclin est documenté de façon inégale. Celui des abeilles mellifères a été bien étudié et est même établi à l’échelle mondiale. En revanche, le déclin des abeilles sauvages est annoncé dans plusieurs régions du monde, notamment par l’évaluation sous forme de Liste rouge, mais il n’a été estimé réellement au niveau populationnel que dans des pays comme les Etats-Unis, la Belgique, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, pour lesquels les données sont suffisamment précises, et uniquement pour certaines espèces.

Pour la France, nous attendons toujours la publication de la première Liste rouge…

Denis Michez (Source : )

La première évaluation à l’échelle de l’Europe a été réalisée en 2014 en suivant les critères de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) par notre équipe, l’équipe de UICN « Europe » et la plupart des taxonomistes européens. Cette évaluation liste 7 espèces en danger critique, 46 espèces en danger, 24 espèces vulnérables, 101 espèces quasi menacées, 663 espèces en préoccupation mineure, 1 101 espèces avec des données insuffisantes et 23 espèces non évaluées. En Europe, continent à la pointe pour les recherches sur les pollinisateurs, cette étude n’a donc pu évaluer le risque d’extinction que pour 46% des espèces recensées. La définition de l’étendue du déclin des abeilles sauvages reste par conséquent encore très approximative.

Beaucoup d’hypothèses demeurent à valider sur les causes exactes du déclin et leurs synergies éventuelles. Cependant, même si les abeilles ont quelques ennemis « naturels » parmi lesquels les petits mammifères, les oiseaux (ex : la Bondrée apivore), les batraciens, les araignées crabes ou d’autres insectes parasitoïdes comme les mutiles (Hyménoptères), les stylops (Strepsiptères) et les bombyles (Diptères), les causes principales de ce déclin, démontrées au moins localement, ont clairement une origine anthropique. Sept principaux facteurs ont pu être identifiés :

1) On peut citer en premier la fragmentation et la perte des habitats. La transformation de l’espace rural par l’arasement des talus, l’arrachage des haies ou encore le bitumage des routes, a sensiblement réduit les habitats propices à la nidification et au nourrissage des abeilles.

2) En second lieu, la diminution de la quantité et de la diversité des fleurs disponibles pour le butinage. Par exemple, les changements de pratiques agricoles au cours du XXe siècle ont amené à la diminution des surfaces cultivées de trèfle et de luzerne, ce qui pourrait expliquer en grande partie le déclin des abeilles à longue langue (principalement les bourdons) en Belgique et en Angleterre. L’intensification des pratiques agricoles a aussi généralisé l’utilisation des herbicides diminuant ainsi fortement la présence des plantes messicoles (plantes des moissons) mellifères. Par ailleurs, la fauche intensive des bords de route par souci intempestif de « propreté » diminue considérablement les ressources disponibles.

3) Ensuite, l’impact direct du réchauffement climatique a maintenant été clairement établi pour les bourdons. Comme ce sont en général des espèces de régions froides, boréales ou montagnardes, ils souffrent probablement davantage du réchauffement global et notamment des canicules. Le réchauffement peut aussi se manifester indirectement, par exemple en favorisant de vastes incendies de forêts, comme cela a été le cas dans les régions méditerranéennes en 2003 ou en Russie en 2010. De tels incendies, lorsqu’ils concernent de larges aires, menacent gravement certaines espèces localisées.

Photo : Bombus dahlbomii – Espèce de bourdon en fort déclin en Argentine (Source : USGS)

4) Le commerce et l’introduction d’abeilles exotiques est le quatrième facteur identifié. L’arrivée de nouveaux parasites ou pathogènes via l’importation de pollinisateurs étrangers semble avoir un réel impact sur les abeilles, au moins dans le cas de l’introduction de l’acarien Varroa, parasite de l’Abeille mellifère. La transmission de nouveaux pathogènes des espèces domestiquées comme l’Abeille mellifère et le Bourdon terrestre vers les espèces sauvages pourrait être important et a au moins été démontrée comme facteur probable de déclin en Argentine pour l’espèce Bombus dahlbomii.

5) Cinquièmement, l’utilisation d’insecticides ou d’autres produits toxiques comme intrants agricoles est en cause. La question des effets des insecticides sur les niveaux des populations d’abeilles date des années cinquante et a trouvé pour la première fois tout son sens en 1967 lorsque qu’un produit phytosanitaire employé sur le coton, le Carbaryl, provoqua la mort de 70 000 colonies d’abeille mellifère en Californie et 33 000 colonies dans l’État de Washington. Des molécules développées plus récemment comme les néonicotinoïdes ont montré une forte toxicité pour les abeilles mellifères et ce aux doses réelles auxquelles les ouvrières sont exposées quand elles butinent. La toxicité des néonicotinoïdes a aussi été montrée en laboratoire pour les abeilles sauvages.

6) Ensuite, l’introduction d’espèces invasives végétales est présentée comme une cause potentielle de déclin, surtout de manière indirecte, dans le déséquilibre provoqué sur les communautés locales de plantes. Les plantes invasives peuvent provoquer la disparition de certains végétaux endémiques auxquels sont reliées des abeilles oligolectiques (spécialisées à une ou quelques types de plantes spécifiques), entraînant une co-extinction locale. Cependant, le rôle des plantes invasives reste balancé car certaines espèces comme le Séneçon du Cap (Senecio inaequidens) ou la Balsamine (Impatiens glandulifera) constituent parfois la seule ressource florale disponible pour des visiteurs généralistes, voire même spécialistes (si la ressource exotique appartient à la même famille qu’une ressource native), dans des milieux extrêmement anthropisés.

7) Enfin, il ne faut pas oublier que tous les facteurs cités précédemment peuvent agir sur le déclin des abeilles simultanément ou successivement, en synergie ou pas. Alors qu’un seul facteur mesuré isolément peut simplement fragiliser une population, un second facteur, s’appuyant sur la vulnérabilité des populations provoquée par le premier facteur, peut quant à lui mener à leur disparition. Par exemple, Garance Di Pasquale et ses collaborateurs ont montré en 2013 que les ouvrières d’Abeille mellifère sont plus sensibles aux parasites quand elles sont nourries par du pollen pauvre en protéines. Les maladies endémiques comme les nosémoses ou les nématoses, auxquelles les abeilles peuvent faire face dans des conditions normales, peuvent donc s’avérer potentiellement fatales dans des populations déjà affaiblies par un des facteurs exposés précédemment. Simone Tosi et ses collaborateurs ont aussi montré en 2017 que les stress nutritionnels et les pesticides agissaient en synergie sur la survie des Abeilles mellifères.

Figure : Exemple de pages concernant l’anatomie et la biologie des abeilles (Source : NAP)

 

Plus de 2 000 espèces d’abeilles sauvages sont recensées en Europe, comment se structure cette importante diversité ?

Actuellement, les abeilles sont considérées comme un clade ou groupe monophylétique (celui des Apoidea Apiformes ou Anthophila) – c’est-à-dire descendant d’un seul et même ancêtre appartenant lui-même au groupe – et qui comprend environ 1 200 genres répartis en 20 000 espèces dans le monde. Elles occupent toute la surface du globe à l’exception des déserts polaires comme les zones de pergélisol (permafrost) où le sol est pratiquement gelé en permanence. En comparaison avec les 5,000 espèces de mammifères, on peut donc dire qu’il existe quatre fois plus d’espèces d’abeilles que de nos congénères mammaliens. En Europe on recense maintenant plus de 2 000 espèces.

On observe clairement un gradient de diversité Nord-Sud avec le maximum d’espèces recensées en Espagne, en Grèce et en Turquie. Tous les modes de vie connus des abeilles (sociale, solitaire, cleptoparasite (encadré ci-dessous), spécialiste, généraliste, etc.) sont recensés en Europe.

Abeilles cleptoparasites

Ce mot bizarre signifie que ce sont des espèces d’abeilles qui parasitent les autres non pas en les tuant ou en pénétrant leur corps, mais plutôt en installant leur larve dans les nids. En raison de ce comportement singulier, ces espèces sont appelées « abeilles-coucous ».

Photo : Abeille-coucou Nomada lathburiana attendant de pouvoir s’insérer dans le nid d’une Andrène Andrena vaga (Source : P. Rasmont)

Par exemple, lorsque les femelles Andrènes remplissent leur nid avec du pollen pour ensuite y pondre un oeuf, l’abeille-coucou (également appelée nomade) profitera d’un instant de distraction de l’une d’elle pour pondre son oeuf dans son nid. La larve de la nomade dévorera ensuite les réserves de pollen plus vite que celle de l’Andrène. Certaines de ces abeilles-coucous commencent par tuer leur hôte, d’autres profitent simplement de la ressource plus rapidement.

Il y existe de très nombreuses espèces d’abeilles-coucous. Il est possible d’estimer qu’à chaque espèce d’abeille, ou presque, est associée une ou plusieurs espèces d’abeilles-coucous différentes.

Les abeilles-coucous ne sont pas nuisibles étant donné qu’elles participent également à l’activité pollinisatrice.  Pour nous, qui étudions l’écologie des abeilles sauvages, la présence de nombreuses abeilles-coucous est un des meilleurs indices de la bonne santé d’une population. En effet, lorsque la population se raréfie, les premières à décliner sont toujours les abeilles-coucous.

Quels rôles jouent ces espèces dans le maintien des équilibres des écosystèmes ? En quoi leur disparition peut être préjudiciable pour les milieux naturels et pour les activités humaines ? 

Les abeilles jouent un rôle central dans l’équilibre des écosystèmes terrestres en participant de manière prépondérante à la pollinisation et donc à la reproduction sexuée de nombreuses plantes à fleur. La valeur patrimoniale de ces insectes est triple : d’abord la valeur intrinsèque de leur biodiversité et, bien sûr, leur beauté associée ; ensuite, leur valeur écologique : en participant à la reproduction sexuée et à la conservation de nombreuses espèces végétales sauvages, et de manière indirecte à la conservation des autres espèces animales (granivores, frugivores, phytophages) qui dépendent de ces plantes ; enfin leur valeur économique dans la pollinisation des cultures entomophiles. La disparition des abeilles, en tant que groupe fonctionnel, mènerait donc par effet domino à la disparition de nombreuses plantes et animaux.

Quel est votre sentiment quant à l’avenir de la sauvegarde de la biodiversité des insectes et particulièrement des abeilles dans les prochaines années ? 

Le déclin des abeilles est lié directement au mode de développement de nos sociétés : inverser la tendance n’est donc certainement pas une chose aisée car cela nécessite un vrai changement de cap.

La protection des abeilles passe forcément par la conservation ou l’aménagement de leurs habitats et donc par une reconsidération, à plusieurs échelles géographiques, du local au continental, de nos modes de gestion environnementale, de productions agricoles et de consommation.

Denis Michez étudiant les abeilles de la collection du Laboratoire de Zoologie – Belgique (Source : )

Différents acteurs sont concernés et peuvent agir, du jardinier du dimanche aux décideurs politiques, en passant par l’ouvrier communal. Grâce à une récente prise de conscience du grand public, de certains agriculteurs et des pouvoirs politiques, les aménagements du territoire tiennent compte de plus en plus de la biodiversité y compris de celle des abeilles. Les prairies fleuries, notamment, ont le vent en poupe, les agriculteurs bénéficiant de primes dans de nombreux pays pour acheter des mélanges de graines.

Certaines entreprises et particuliers, sensibilisés, aménagent leurs espaces verts de manière à les rendre plus accueillants pour la faune. Mais tous les mélanges de graines proposés dans le commerce ne présentent pas la même qualité. Les mélanges contenant des cosmos, de la phacélie, des coquelicots californiens, des bleuets à fleurs doubles et autres zinnias ont très peu de valeur conservatoire car ils n’attirent bien souvent que quelques abeilles généralistes comme certains bourdons ou l’abeille mellifère. Ces mauvais mélanges sont malheureusement abondamment utilisés dans les jachères fleuries et apicoles, au nom de la sauvegarde de la biodiversité

De nombreuses communes souhaitent apporter de la végétation en ville, est-ce une bonne initiative ? A quelles conditions ? 

Les villes peuvent présenter des habitats intéressants pour les abeilles. Ces insectes sont associés pour leur très grande majorité aux milieux ouverts. Les villes avec leurs parcs, jardins publics et privés, et arbres d’alignement peuvent accueillir de nombreuses espèces. Sur quelques mètres carrés ou tout simplement sur un balcon, on peut cultiver des fleurs sauvages. Le développement des toitures végétalisées permet la création de petits biotopes, fort utiles dans les centres les plus urbanisés, et contribue au maillage vert. Les terrains vagues, les friches, les talus dégradés, les zones de décombres, les trottoirs en terre battue sont généralement des zones refuges pour les abeilles. 

Les pesticides peuvent aussi être moins utilisés mêmes si on trouve dans les abeilles des villes encore de nombreuses traces de pesticides provenant d’usages privés.

Cependant, les espèces qui sont présentes en ville sont généralement les espèces les plus communes, les plus opportunistes, qui présentent le moins de risque en termes de conservation. La végétalisation des villes est donc intéressante mais elle n’est pas suffisante pour conserver l’ensemble de nos espèces sauvages. Elle est surtout intéressante dans un objectif d’éducation à la nature.

La majorité des citoyens (et donc des électeurs) vivent en ville et il est essentiel que la nature y reprenne une part importante. Populaires et « utiles », les abeilles offrent un excellent moyen de sensibiliser un grand nombre de nos concitoyens à l’importance de la conservation de la nature. 

Figure : Exemple de planches photographiques d’espèces d’abeilles (Source : NAP)

 

Vous êtes spécialiste des abeilles solitaires et vous travaillez au sein du laboratoire de Zoologie de l’Université de Mons en Belgique. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consistent vos recherches, et quelles thématiques sont abordées au sein de votre laboratoire ?

Le Laboratoire de zoologie est effectivement spécialisé dans l’étude des abeilles sauvages. Nous abordons leur étude de manière multi-disciplinaire pour comprendre leur évolution, leur distribution, leur écologie, leur systématique et leur conservation. Nous considérons de nombreux caractères comme les choix floraux, la génétique, les phéromones ou encore la socialité ; plusieurs cadres géographiques, du campus à l’échelle continentale ; et enfin plusieurs échelles temporelles en étudiants des taxons contemporains mais aussi des fossiles qui remontent au paléocène.

Tous ces domaines et ces caractères ne sont pas étudiés de manière cloisonnée. Connaître l’écologie des espèces nous permet de mieux comprendre leurs exigences alimentaires et de proposer des actions de conservation efficaces. Étudier la taxonomie nous permet d’avoir une idée précise de la distribution des espèces et de leur évolution. Étudier l’impact des stress émergents (ex : changement climatique, nouveaux pesticides) nous aide à anticiper quels seront les espèces les plus vulnérables dans le futur.

Avez-vous des résultats récents, voire inédits, à nous faire partager ? 

Nous avons développé plusieurs études récentes sur les pesticides et sur le changement climatique. Il s’avère que de nombreuses espèces d’abeilles (mis à part les bourdons) bénéficient des récents changements climatiques en Belgique. Ce n’est pas vraiment une surprise dans le sens où les abeilles sont beaucoup plus diversifiées dans les climats méditerranéens.

Photo : Andrena lagopus – espèce récemment observée en Belgique (Source : C. Quintin)

Certaines espèces comme Andrena lagopus (Andrenidae) (photo ci-contre), Hylaeus punctatus (Colletidae), Panurgus dentipes (Andrenidae) ou encore Halictus scabiosae (Halictidae), sont récemment arrivées en Belgique, en provenance du Sud. Ceci démontre une certaine capacité d’adaptation et de mouvement des abeilles.

Cependant, nous avons aussi récemment démontré que la somme des stress chimiques et thermiques sont très nocifs pour les abeilles. C’est probablement la synergie des différents stress qui provoque la mortalité ou au moins l’affaiblissement des individus. A nous de diminuer ces facteurs de stress en divulguant un maximum nos études pour convaincre nos concitoyens de changer nos modes de vie peu durables.

Pour finir, auriez-vous une anecdote concernant les abeilles solitaires ? 

Il y a tellement de choses à dire sur les abeilles solitaires ! C’est difficile d’en prendre une seule… Mais je pense à ces osmies qui nidifient dans les coquilles d’escargot comme Osmia bicolor. Les femelles pondent un nombre relativement restreint d’œufs mais chacune consacre une énergie folle à cacher leur nid. Elles le tapissent de débris de feuille pour camoufler les parois des coquilles, et ensuite elles le recouvrent de brindilles, une par une. Cette abeille a vraiment une stratégie reproductive similaire aux mammifères avec un investissement parental énorme pour assurer le développement de chacune de ses larves.

Figure : Exemple de planches photographiques (Source NAP)

Pour ce procurer l’ouvrage « Abeilles d’Europe » : NAP


 



Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms