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« Les insectes du monde » par Henri-Pierre Aberlenc

Par Henri-Pierre Aberlenc

 

Coffret – 3 tomes – « Les insectes du monde » (Source : Museo-Editions)

Ce manuel est à la fois une synthèse des connaissances, un guide pratique et un outil pédagogique, que les auteurs ont souhaité compréhensible et accessible au plus large public possible : bien entendu à tous nos collègues entomologistes, aux amateurs et aux professionnels, aux débutants et aux praticiens expérimentés, aux parataxonomoistes et à leurs formateurs, aux « alpha taxonomistes » et aux systématiciens molécularistes et cladistes de haut vol, aux étudiants et aux enseignants, aux personnes qui doivent trier des échantillons d’insectes, qui inventorient la biodiversité, aux bureaux d’études, aux personnes qui œuvrent pour la protection de la nature, aux écologues, aux agronomes et aux agriculteurs, aux vétérinaires, aux forestiers, aux naturalistes de terrain, à tous les amoureux de la nature et du monde vivant, à tous les esprits curieux des véritables trésors qu’offre ce monde. 

Tous les ordres sont traités. Un chapitre est consacré à chaque classe ou ordre, sauf les Zoraptères, Embioptères, Gladiateurs et Grylloblattides, qui sont regroupés dans un même chapitre. 

Pour les ordres qui comptent plus d’une centaine de familles, les clés d’identification ne traitent que de la majorité d’entre elles. On a cherché dans chaque cas un compromis entre la nécessité de coller au plus près à la réalité et celle de rester simple et pratique, et on n’a pas inclus les quelques familles qu’il est peu probable de rencontrer dans la nature, qui ne comptent que très peu d’espèces ou qui sont géographiquement très localisées. 


Pour souscrire à la pré-commande : Editions-Muséo (135€ au lieu de 150€)


Interview de l’auteur

1°) Le coffret, composé de 3 tomes totalisant environ 3 000 pages, dont 539 planches et plus de 5 100 figures, est le fruit de 13 ans de travail pour 54 scientifiques de 14 pays. Peux-tu nous expliquer comment l’idée de concevoir un tel ouvrage est venue ?

Extrait 1 : Planche 12 du chapitre Classification

Le point de départ remonte à 1986 ! C’était un simple cours photocopié au format A4 que nous avions préparé, Gérard Delvare et moi (d’où le nom de « Delvaberl »), pour les étudiants de notre labo, qui étaient majoritairement des agronomes africains, des gens de terrain. Ce cours ayant été bien accueilli, nous avons eu l’idée de le transformer en un livre et cela a donné un petit manuel d’à peu près 300 pages paru en 1989. Environ 4 000 exemplaires de ce premier « delvaberl » ont été diffusés, ce qui représente un très grand succès pour un manuel d’entomologie, car il répondait à un besoin : disposer d’un ensemble de clés pour identifier la plupart des insectes au niveau de l’ordre et de la famille.  

En 2006, il était devenu évident qu’il fallait faire une nouvelle version corrigée (les clés de la première version avaient le mérite d’exister, mais elles étaient très imparfaites), complétée (de nombreuses familles et plusieurs ordres n’étaient pas traités dans la première version) et réactualisée. Gérard étant absorbé par ses recherches sur les Hyménoptères Chalcidiens, dont il est l’un des meilleurs spécialistes au niveau mondial, j’ai pris de facto les choses en mains, sans que rien n’ait jamais été formalisé. Il était à nos yeux évident qu’il fallait traiter tous les ordres, la totalité des familles dans les tableaux de classification et la très grande majorité des dites familles dans les clés de détermination.  

2°) Comment as-tu fédéré toutes ces personnes autour de ce projet ?  

Il était évident dès le départ que l’entreprise dépassait largement les compétences de deux entomologistes : il fallait pour chaque ordre faire appel à un spécialiste qui ait une connaissance approfondie de son groupe favori ! Cela n’a pas été toujours simple de trouver pour tous les ordres un expert qui soit disponible et que je puisse convaincre de s’associer à titre bénévole (personne ne touchera de droits d’auteurs) à cette aventure, mais j’y suis arrivé…

Quand on a une volonté inlassable et un vaste réseau d’excellents collègues, tout est possible… 

3°) Comment fait-on pour coordonner tous ces chercheurs, le contenu et les illustrations ? Cela doit être particulièrement complexe… 

J’ai donné à chacun un canevas général que l’on retrouve dans tous les chapitres : introduction, biologie (l’essentiel, les grandes lignes, avec des anecdotes pour intéresser le lecteur), morphologie, tableau de classification, clé de détermination, illustrations pour compléter le texte – morphologie et clés -, internet, bibliographie sélectionnée…), avec possibilité de moduler ce plan de base en fonction de ce que chacun a à dire. Il a fallu parfois demander à des auteurs de développer davantage, mais j’ai du aussi modérer les ardeurs enthousiastes d’un collègue, faute de quoi son chapitre aurait atteint une taille prohibitive, égale au reste du livre !

Extrait 2 : Planche 45 du chapitre 23 sur les Hemiptera (Source : H-P Aberlenc)

Certains collègues m’ont envoyé leur chapitre en anglais, et même en portugais, et j’ai tout traduit en français. J’ai repris entièrement les manuscrits pour en unifier la présentation, en revoir le style et la grammaire. Je ne me suis permis de retoucher que la forme, car il fallait respecter la pensée de chacun (il peut y avoir des différences d’opinion sur tel ou tel point particulier entre les chapitres, et c’est très bien ainsi !).

Tout s’est fait par le courrier électronique, le traitement de texte et le traitement numérique des images et cela a exigé une somme incalculable de temps et de travail. Quand je pense que le Professeur Grassé, qui vécut au temps du courrier postal, de la machine à écrire et du dessin sur carte à gratter, avait réussi à mener à bien son colossal « Traité de Zoologie » en coordonnant et en unifiant le travail d’un nombre bien plus considérable de contributeurs que moi, je suis sidéré ! Quelle puissance de travail ! Quel grand bonhomme que ce Grassé, si injustement oublié aujourd’hui… 

4°) Quels sont les sections qui ont demandé le plus de travail, tant en termes de contenu, d’illustrations que de relecture ?  

Bien entendu, si la mise en forme des chapitres déjà rédigés a exigé beaucoup de travail, ce sont les chapitres que j’ai rédigés moi-même ou en collaboration avec des collègues qui m’ont demandé le plus de temps, à la fois pour le texte et pour l’illustration.

Extrait 3 : Planche 19 du chapitre 3 sur les Lépidoptera (Source : H-P Aberlenc)

J’ai passé plus de trois mois pour rédiger et illustrer le chapitre lépidos, et j’ai pu travailler grâce aux conseils éclairés de mon ami Joël Minet, car je ne suis aucunement lépidoptériste ! J’ai fait l’illustration du chapitre diptères sous la houlette de mon ami Michel Martinez, grand spécialiste de cet ordre, et nous y avons travaillé ensemble pendant 9 mois… travail ponctué de chasses sur le terrain, de séances de photo avec Keyence et d’agapes joyeuses… je n’ai pas compté les mois passés à faire le chapitre consacré aux coléos, et pour lequel j’ai été aidé par plusieurs collègues très compétents dans les groupes qui sont les leurs et qui ont rédigé les parties correspondant à leurs spécialités (Caraboidea, Histeridae, Elateroidea, Cleroidea,Trictenotomidae, Tenebrionoidea, Curculionoidea…).

 

Le détourage de certaines photos pouvait prendre parfois une journée entière, et il y a plus de 5 000 figures (cela allait plus vite pour d’autres, heureusement !!!)

5°) Bien que le contenu soit important, des compromis ont du être fait, quels axes ont été écartés et pourquoi ? 

L’univers des Insectes est tellement vaste ! On a renoncé à l’exhaustivité : chaque co-auteur a choisi de présenter ce qui lui a paru essentiel. Et, sauf exceptions, on a écarté des clés certaines familles ne comptant qu’une seule ou très peu d’espèces.  

6°) Les auteurs étant de nationalités différentes et le livre écrit en français, une version anglaise est-elle prévue ?  

Oui, il y aura une version en anglais, mais chaque chose en son temps : pour l’instant, il faut publier la version française (et ce n’est pas une mince affaire, car le livre est énorme, donc très coûteux à fabriquer) et lui assurer la plus large diffusion possible, si possible atteindre le grand public, ne pas se limiter aux milieux des entomologistes et des naturalistes !  

7°) Des remarques générales ? 

Ce livre est une synthèse complète de la classification des 34 ordres et 1 254 familles d’hexapodes. Il demeure bien des incertitudes et des divergences d’opinions, et il a fallu faire des choix. 100 clés permettent d’identifier les ordres, la majorité des familles, et même un certain nombre de sous-familles des hexapodes. Les clés sont entièrement ou partiellement inédites.

Extrait 4 : Planche 01 du chapitre 12 sur les Odonata (Source : H-P Aberlenc)

C’est plaidoyer pour la biodiversité entomologique, un plaidoyer pour la collaboration professionnels-amateurs, un plaidoyer pour la taxonomie en tant que discipline à revaloriser, incontournable pour connaître réellement la biodiversité.

On y parle aussi des nouvelles réglementations auxquelles se heurtent les entomologistes, du nombre connu et du nombre probable d’espèces, de l’effondrement des populations d’insectes, de la sixième extinction… Chaque coauteur assume le contenu de son propre chapitre et de ses propres choix, sans engager les autres. Mais en tant que « boss », j’assume l’ensemble du livre ! 

 

 

 

8°) Peux-tu nous raconter quelques anecdotes surprenantes en lien avec la rédaction des trois tomes ? 

J’ai été stupéfait de découvrir que les lignées les plus riches en espèces sont probablement, dans l’ordre :

  1. les Hyménoptères (≈ 153 000 espèces connues, plus de deux millions d’espèces probables)
  2. les Diptères (154 969 espèces connues, deux millions d’espèces probables)
  3. les Coléoptères (plus de 360 000 espèces connues, un million et demi d’espèces probables)
  4. les deux clades d’Acariens (≈ 54 000 espèces connues, un million cent mille espèces probables)
  5. les Lépidoptères (≈ 160 000 espèces connues, 400 000 espèces probables)
  6. les Hémiptères (≈ 105 500 espèces connues, 200 000 espèces probables).

Mes chers coléoptères sont détrônés de la première place ! (des publications récentes continuent d’entretenir cette légende, belle mais fausse…).

Pour les Diptères, on s’est aperçu qu’un certain nombre de clés, qu’on retrouve dans divers ouvrages, donnent des caractères qui non seulement ne permettent pas d’identifier les familles, mais même qui n’existent pas ! Restons humbles : il est inéluctable que nos clés comportent elles aussi des erreurs, mais au moins nous sommes-nous efforcés d’en créer de nouvelles et de vérifier autant que cela fut possible les caractères, ce qui d’ailleurs a souvent été une série de défis passionnants !

Extrait 5 : Planche 05 du chapitre 27 sur les Hymenoptera (Source : H-P Aberlenc)

J’ai appris chemin faisant un nombre incalculable de choses et je suis éperdu d’admiration devant le travail gigantesque accompli par tous nos collègues entomologistes depuis Linné… On donne la première clé mondiale des familles pour bien des ordres, on fait appel à des caractères classiques, mais parfois aussi à des caractères jamais utilisés auparavant dans des clés…  Au passage, on s’est aperçu qu’il n’existait pas de diagnoses synthétiques et complètes des familles de libellules Epiproctophora (Epiophlebioptera et Anisoptera) (caractères des imagos et des larves) : ces diagnoses sont données pour la première fois, y compris pour la famille des Oxygastridae sensu Fleck, 2018, et une sous-famille nouvelle d’Odonata Corduliidae est établie : Aeschnosominae Fleck, 2020, subfam. nov.  

Sur le plan humain, travailler avec les 53 co-auteurs a été un vrai bonheur, émaillé parfois de sympathiques agapes, et je saisis cette occasion pour leur témoigner mon amitié, ainsi que ma gratitude et mon admiration pour leur vaste savoir, leur bonne volonté et leur talent !


Pour souscrire à la pré-commande : Editions-Muséo (135€ au lieu de 150€)


 



Benoît GILLES
Chargé de recherche – Entomologiste chez Cycle Farms